11/11/2015

Renaissance

Pendant des années, les amateurs de roman d'énigme ont prêché dans le désert. Ils faisaient effet de gentils excentriques à chanter les louanges d'auteurs et d'un genre frappés, les autorités compétentes ne cessaient de le répéter, de désuétude. Franchement, qui pouvait bien avoir envie de nos jours de lire Anthony Berkeley, John Dickson Carr ou Gladys Mitchell quand le roman policier (non, pardon, le "polar") actuel était si riche et incomparablement supérieur sur le plan littéraire? Les critiques étaient unanimes et les éditeurs traditionnels acquiesçaient bien volontiers: le roman d'énigme était mort et enterré.

Alors vint la British Library et sa collection "Crime Classics" - et toutes les certitudes furent chamboulées.

Voilà-t-y- pas que la vénérable institution décidait de rééditer des ouvrages oubliés (y compris des amateurs) de l'Age d'or du roman d'énigme - et d'user de tous les moyens qu'offrent les médias modernes pour leur donner une visibilité qu'un éditeur spécialisé aurait été bien incapable de leur offrir. Le succès, à la surprise générale, fut au rendez-vous pour culminer quand Mystery in White de J. Jefferson Farjeon (publié à l'origine en 1937) s'invita dans la liste des best-sellers fin 2015.

Tout s'emballa dès lors. La British Library nomma le romancier et historien du genre Martin Edwards directeur de collection et annonça une flopée d'autres rééditions pour les années à venir. Sur une plus petite échelle, des petits éditeurs numériques comme Black Heath ou Dean Street Press s'engouffrèrent dans la faille et commencèrent de rendre vie à des auteurs jusqu'alors oubliés ou négligés comme Ianthe Jarrold, Annie Haynes, Fergus Hume ou E.R. Punshon.

Autre événement de première ampleur, la parution de The Golden Age of Murder du précédemment cité Martin Edwards, copieuse et exhaustive histoire du Detection Club et plus particulièrement de ses activités dans l'entre-deux-guerres. Le livre connut un retentissement et un succès public et critique que nul n'aurait pu prédire encore quelques mois auparavant. Après plusieurs décennies d'éclipse relative, le roman d'énigme était de retour.

Le rôle de la blogosphère dans ce "revival" ne doit pas être négligé. Des blogs comme The Passing Tramp de l'historien et critique Curtis Evans ont largement contribué à ramener le genre et ses classiques sur le devant de la scène. 

Un phénomène similaire serait-il possible en France? Je l'appelle de mes voeux, mais la situation est différente. Les fans sont clairsemés et sans influence face à un Landerneau massivement gagné au roman noir, les éditeurs au premier rang. Il n'y a pas d'équivalent français de Martin Edwards ou de Curtis Evans pour porter la "cause" et je vois mal la Bibliothèque Nationale, si soucieuse de respectabilité, se lancer dans l'édition de romans policiers. Et quand bien même elle le ferait, le succès serait-il au rendez-vous? La domination du roman noir en France est aussi le fait du public, comme en témoignent les palmarès des prix spécialisés qui lui donnent la parole. 

Faut-il désespérer? Je ne le pense pas. Le succès d'Agatha Christie et de séries télé comme Les enquêtes de Murdoch prouve qu'il existe un public pour le roman d'énigme; il faut juste faire preuve d'un peu d'audace et aller le chercher. Ce ne sera pas le fait des éditeurs traditionnels. L'édition numérique serait-elle la solution, comme elle l'a été dans les pays anglo-saxons?

2 commentaires:

Fabien Lyraud a dit…

Peut être que ce n'est pas vers les amateurs de romans policiers qu'il faut se tourner. Aujourd'hui les lecteurs de fantastique apprécie Sherlock Holmes ainsi que les Harry Dickson de Jean Ray, et pourtant il s'agit de récits policiers.
Essayer de faire dialoguer amateurs de fantastique et amateurs de romans à énigme est sans doute plus facile que de prendre d'assaut la citadelle du polar (même si le noir a cédé la place au thriller depuis quelques années).

Xavier a dit…

bonjour Fabien et merci de votre visite!

J'ai toujours pensé que le roman d'énigme relève des littératures de l'imaginaire, et il y a de nombreux exemples de "métissage" entre les deux, surtout au début du XXème siècle quand les frontières des genres étaient encore floues. Un rapprochement ne serait donc pas inconcevable, et l'idée mérite d'être creusée.