31/03/2017

MBE contre JDC

Les prénoms et nom de Maurice-Bernard Endrèbe ne disent plus grand-chose aujourd'hui qu'aux polardeux fondamentalistes tels que votre serviteur, mais il fut pendant plusieurs décennies l'un des piliers du roman policier français, en tant qu'auteur, critique, traducteur? éditeur et fondateur du Grand Prix de Littérature Policière.  Il fut à son époque et demeure encore à ce jour ce qui se rapproche le plus d'un Anthony Boucher français et sa contribution ne doit pas être négligée: on lui doit au moins un chef-d'oeuvre incontesté (La Pire des choses) et il a traduit, popularisé et défendu nombre d'auteurs majeurs du genre - même s'il n'hésitait pas à retoquer/abréger/réécrire quand il le jugeait nécessaire, comme cela se faisait couramment en ces temps moins éclairés. Son dévouement sans faille et à contre-courant au roman d'énigme est également digne d'éloge. Il avait pourtant ses limites et surtout ses têtes. Il fut ainsi l'un des nombreux critiques français à "casser" du Ross MacDonald ce qui ne laisse pas de surprendre tant cet auteur est de tous les grands du "noir" le plus à même de séduire les tenants d'un classicisme strict. Une autre de ses têtes de turc, plus surprenante encore, était John Dickson Carr et c'est ce le sujet de ce post. Endrèbe traduisit plusieurs de ses livres, dont le célèbre (chez nous) La Chambre ardente, mais en bon français cartésien ne goûtait guère la veine plus... imaginative de l'auteur. J'avais cité dans un article de la version MSN de Mayhem Parva (disparue depuis) une recension par lui et Georges Rieben du Meurtre des Mille et une nuits où tous deux qualifiaient le livre d'absurde et regrettaient que le traducteur ne l'ait pas coupé de moitié; j'aurais pu citer également si j'en avais eu connaissance à l'époque la diatribe suivante que l'on trouve dans le courrier des lecteurs du numéro 32 de Mystère Magazine, Endrèbe répondant à un lecteur qui avait eu le front de considérer que les romans policiers anglo-saxons de l'époque étaient supérieurs à ce qui se faisait alors en France:

"Je passe à la lettre de M. Bruni et je suis obligé de protester quand il écrit que même les moins bons romans de Dickson Carr sont infiniment supérieurs à ceux de Pierre Boileau. J'en appelle à tous vos lecteurs: est-ce que Le Repos de Bacchus et Six crimes sans assassin ne valent pas vingt fois mieux que La Flèche peinte (sic), La Maison de la Peste, La Maison de la Terreur, Suicide à l'écossaise ou L'Habit fait le moine? Enfin, comme je ne traduis que des livres sélectionnés par moi - et il m'en faut bien lire vingt pour en trouver un bon - votre correspondant me rendrait un fier service en m'indiquant ceux auxquels il fait allusion dans son dernier paragraphe, mais s'il s'agit de The Blind Barber, It Walks by Night ou The Unicorn Murders de Dickson Carr, non merci!"

On s'amusera soixante ans plus tard de ce que les livres de Carr que Endrèbe considère comme des repoussoirs soient considérés par les spécialistes comme comptant parmi les chefs-d'oeuvre de leur auteur, alors que ceux qu'il estima dignes d'être traduits par lui sont (Chambre ardente excepté) relativement mineurs. Et osera-t-on dire que les livres de Boileau qu'il encense pâlissent un peu en regard du point de vue de l'astuce et de l'imagination? C'est après tout cohérent de la part de quelqu'un qui dans la même lettre considère que Noël Vindry n'a jamais écrit de véritable grand livre ou que Je ne suis pas coupable de Christie est un roman "faible", inférieur à Meurtre au champagne. La règle étant de ne jamais médire des morts, seul le silence s'impose - mais je serais curieux de savoir si M. Bruni ou quelque autre fan de Carr s'est manifesté pour défendre l'honneur du Maître de Mamaroneck.