15/12/2014

Lettre ouverte aux scénaristes de France

Mesdames, Messieurs,

Parce qu'il faut bien vivre et que c'est quoi qu'on en dise la forme la plus populaire de la littérature criminelle, vous prétendez écrire des whodunits que vous entendez faire diffuser à la télévision et regarder par le plus grand nombre. Etant moi-même un grand amateur de ce genre d'histoires (au point d'en faire le sujet de ce blog) je ne vous en ferai pas grief et j'apprécie l'initiative. J'apprécie moins, en revanche, ce qui en résulte.

Je sais que malgré sa popularité que j'évoquais plus haut, le whodunit n'est pas en odeur de sainteté auprès de ceux qui écrivent dans ce pays. On lui reproche son caractère mécanique, artificiel, éloigné de la vraie vie contrairement à ce genre si vrai et réaliste qu'est le roman noir. Mais à partir du moment où l'on choisit d'écrire dans un genre, il faut en respecter les règles même si c'est pour mieux les subvertir; or vous semblez en être incapables.

Contrairement au roman noir, le whodunit ne repose pas simplement sur une histoire, mais sur une intrigue. Cela suppose une construction, or vos tentatives sont tout sauf construites. Tout est aléatoire, gratuit, superflu, sans colonne vertébrale. La révélation finale est rarement une surprise, puisque rien ne la prépare et que vous ne cherchez pas vraiment à surprendre de toute façon. Il faut un coupable, alors vous tirez au sort. C'est du moins l'impression que cela donne.

Une autre règle du whodunit est que tous les indices doivent être fournis au spectateur. L'auteur ne doit pas cacher d'atouts dans sa manche. Eh oui, le whodunit est aussi un jeu. Mais impossible de "jouer" avec vous, puisque des indices vous n'en donnez pas du tout - ni au spectateur, ni même au détective. Celui-ci n'en a d'ailleurs pas besoin puisque (clin d'oeil à Maigret?) il/elle ne déduit jamais rien. La solution lui vient sur un plateau, généralement à cause d'une erreur de l'assassin ou d'une confession spontanée mais commode de celui-ci ou d'un témoin. Vous me direz que cela se passe souvent comme ça dans la sacro-sainte réalité. Je vous répondrai que cela ressemble surtout à un aveu d'incompétence.

Et ne venez pas me dire que le whodunit n'est pas une tradition française; le genre a eu son "Golden Age" entre les deux guerres ici aussi, et se survit encore aujourd'hui avec des gens comme Paul Halter ou Fred Vargas (mais oui) Et vos prédécesseurs étaient tout à fait capables de construire des intrigues solides et cohérentes, revoyez n'importe quel épisode des Cinq Dernières Minutes avec Raymond Souplex si vous en voulez la preuve. Non, avouez-le, vous ne vous cassez pas la nénette parce que vous méprisez le genre, et surtout le public auquel vous vous adressez. Vous préféreriez écrire The Wire

Parfait. Envoyez donc votre CV à David Simon et travaillez pour Engrenages ou Braquo en attendant sa réponse. Mais par pitié, arrêtez de martyriser un genre qui ne vous a rien fait. Ou alors, ayez la dignité élémentaire de bien faire votre boulot. 

Cordialement,
Xavier Lechard

27/11/2014

The Public Gets What the Publishers Want

The massive success of the British Library's Crime Classics imprint is great news to fans of classic crime fiction. For years, even decades, we were told by the People Who Know that Golden Age mysteries with the exception of the ubiquitous Crime Queens were desperately outdated, of no interest to modern readers and the province of collectors and small presses; and now books by John Bude and Joseph Jefferson Farjeon, not really household names even in their lifetimes, reach bestseller status almost a century after they first appeared in print! And judging by the next books in line and Martin Edwards's appointment as series consultant, the best is yet to come. 

Such a phenomenon may come as a surprise to some: those of course who don't like vintage crime fiction but also some fans and supporters. As said above, Golden Age mysteries are not exactly critics's and historians's darlings - they and the whole traditional mystery genre have been proclaimed dead on many occasions. Their perceived artificiality, gentleness and emphasis on plot over character is allegedly not in line with modern readers's craving for realistic, gritty character-driven stuff. So why do they now sell? The answer is simple: a good publisher and a good marketing campaign.

It has long been my opinion that the neglect of classic crime fiction is not due to the indifference of readers but to the pusillanimity and biases of publishers. The continuing success of cozies or TV shows like Midsomer Murders proves that the public is not hostile to traditional mysteries; it may even on balance like them better than their grittier "cousins". The problem is, pace Paul Weller, the public doesn't always get what the public wants; publishers who are either afraid to take risks or in the thralls of influential but not necessarily representative editors or profess to know better than the interested party, may and often do stand in the way. Thanks in large part to its state-funded status, the British Library was able to take risks which a "normal" publisher couldn't or wouldn't take and market its books in a way that a small press can't afford to - and suddenly John Bude was back in stores and people who might want to read him were told about it. Maybe that's not all that it takes to make a bestseller, but it certainly helps.

It's too soon to say whether the British Library's initiative will remain isolated or will prompt imitations or answers (I certainly hope French publishers take notice but knowing them I'm not holding my breath) But it's now clear for everybody that Golden Age mysteries are bankable. And that's a huge step in the right direction. 




 

12/11/2014

Regarding Henry/A propos d'Henry

While he is all but forgotten here today as he is in the English-speaking world, British crime writer Henry Wade seems to have been very popular with French readers in the Thirties and most of his books enjoyed translations at the time thanks in no small part to the enthusiasm of Alexandre Ralli, founder of the legendary imprint L'Empreinte which also introduced John Dickson Carr, John Rhode/Miles Burton, F.W. Crofts or Philip MacDonald - to name just a few - to French readers. 

Unlike the notoriously rare and expensive originals, the French editions of Wade's books are relatively easy to find at a reasonable price, and some are the highlights of my (meagre) collection. The only exception also happens to be the one I want most to read: Constable, Guard Thyself! The book has a rather laudatory entry in the seminal impossible-crime survey Chambres closes, crimes impossibles praising it both for its plot and its treatment of a theme then taboo in British crime fiction, police corruption. I've been looking for it for years, setting alerts at various websites to no avail so far: the book is as elusive as a Juge Allou novel and whoever owns it doesn't want to part with. The only remaining hope is that the book gets reprinted either in English (which might happen) or in French (I'm not holding my breath) The current neglect of Wade is hard to understand as he was very much a "modern" crime writer, emphasizing character and social themes over the puzzle plot and later dispensing with the latter completely as in the Ilesian Heir Presumptive or the proto-noir Released for Death. I have often railed in the past against Golden Age stereotyping and Wade is one of its most glaring casualties. Let's hope time (and a publisher) finally does him justice.


Bien qu'il soit aujourd'hui complètement oublié en France comme dans les pays anglo-saxons, Henry Wade fut apparemment très apprécié du public français dans les années trente, la plupart de ses livres étant traduits grâce en grande partie à l'enthousiasme d'Alexandre Ralli, fondateur et animateur de la mythique collection L'Empreinte qui permit également de faire connaître aux lecteurs gaulois des auteurs tels que John Dickson Carr, John Rhode/Miles Burton, F.W. Crofts ou Philip MacDonald. 

Si ses livres sont extrêmement rares et onéreux en version originale, il n'en va pas de même pour les éditions françaises qui sont relativement faciles à trouver à des prix décents; j'en compte d'ailleurs quelques-uns dans ma maigre collection. La seule exception est comme par hasard celui que je souhaite le plus lire, On a tué un policier (Constable Guard Thyself en anglais) Ce livre bénéficie d'une assez bonne réputation, étant cité et encensé dans le séminal Chambres Closes, Crimes impossibles pour son intrigue et son traitement d'un thème à l'époque peu abordé par le roman policier britannique, la corruption policière. Je l'ai cherché partout en vain; ceux qui le possèdent ne souhaitent apparemment pas s'en séparer (et s'il est aussi bon qu'on le dit, je les comprends) Il ne reste plus qu'à espérer que le livre soit réédité un jour, en anglais ou - soyons réalistes, demandons l'impossible - en français. L'indifférence actuelle autour de l'oeuvre de Wade est assez difficile à comprendre dans la mesure où il fut à bien des égard un pionnier du polar "moderne", s'intéressant de plus en plus à la psychologie et aux grands thèmes sociaux au détriment de l'énigme jusqu'à se passer complètement de celle-ci (voir les romans Hallali ou Justice est faite qui pour le dernier présente plusieurs caractéristiques typiques du roman noir) J'ai souvent protesté dans ces colonnes contre les stéréotypes attachés au roman d'énigme, et Wade en est parmi les plus tristes victimes; espérons que le temps (et un éditeur) lui rende justice.

08/10/2014

Missing

Ayant créé une alerte pour cet auteur, j'ai reçu aujourd'hui un mail de eBay m'informant qu'un livre de Noël Vindry venait d'être proposé à la vente. Comme pas mal d'amateurs de romans policiers, j'entends parler en très grand bien de cet écrivain - grand spécialiste français des chambres closes et crimes impossibles dans les années trente - depuis des lustres, mais n'arrive jamais à mettre la main sur ses livres. Ils sont en effet extrêmement rares, sauf ceux de sa dernière période au Masque qui de l'avis général ne comptent pas parmi ses oeuvres majeures. Et qui dit rares, dit chers. Très chers. Or donc, si vous souhaitez acquérir Le double alibi, dans son unique édition de 1934, il vous en coûtera... 100 euros. Et ce n'est même pas le plus cher que j'aie vu pour un livre de Vindry; je me souviens avoir croisé une fois La Bête hurlante à 140 euros sur Abebooks. Dommage que les héritiers de Vindry ne touchent pas un sou de ces ventes; ils en tireraient une rente appréciable. En tout cas ce n'est pas encore aujourd'hui que j'aurai un Juge Allou dans ma bibliothèque, et il en sera ainsi tant que Vindry ne sera pas réédité. 

Pourquoi ne l'est-il pas? C'est une question qui fait le tour de la communauté polardière depuis des décennies. Ce ne sont apparemment pas les héritiers qui s'y opposent; plusieurs Juge Allou ont été réédités... en Espagne dans les années 80, ce qui me fait regretter d'avoir laissé mon espagnol en jachère car ces éditions-là se trouvent facilement et à bas prix. Il faut donc en conclure que ce sont éditeurs qui ne sont pas intéressés, et de fait on voit mal qui dans le paysage éditorial français actuel pourrait s'intéresser à Vindry. Le Masque était le choix le plus "logique" mais a tourné le dos au roman d'énigme qui fut longtemps son terrain d'élection. Grands Détectives? Autrefois ouverte aux grands auteurs du passé, la collection est désormais réservée aux auteurs contemporains et se spécialise dans le roman policier historique. Rivages/Mystère n'est plus et les romans d'énigme, déjà fort peu nombreux, ont disparu du catalogue Rivages depuis la mort de Claude Chabrol. En outre, les éditeurs ne font pas dans la philanthropie; ils ne publient que des livres pour lesquels un marché existe, et cela ne semble pas être le cas ici. La seule tentative récente de réédition, un omnibus réalisé par Roland Lacourbe qui reprenait A travers les murailles, n'a rencontré que peu d'écho. Le roman d'énigme, en particulier dans sa forme "impossible", avait connu un regain d'intérêt dans les années 90, notamment grâce au succès des rééditions de John Dickson Carr. La page semble tournée désormais, les amateurs d'énigmes se tournant vers la télévision et abandonnant les rayonnages aux fans de thrillers et de noir. Resterait l'édition numérique, qui a déjà permis outre-Manche et outre-Atlantique à des auteurs comme J.J. Connington ou Stuart Palmer de retrouver une visibilité qu'ils n'avaient plus dans les librairies traditionnelles, mais le marché est encore balbutiant en France et rien ne peut se faire sans l'accord des ayant-droits. Ou l'espoir qu'un petit éditeur ait un coup de coeur; c'est après tout une presse universitaire de province, Les Presses Universitaires du Septentrion, qui a enfin permis aux lecteurs français de découvrir Gaudy Night de Dorothy L. Sayers.

Mais en attendant, que faire? Lire et relire A travers les murailles. Garder un oeil sur eBay, PriceMinister et Abebooks. Et faire les brocantes, en croisant les doigts pour trouver la perle rare, vendue par cette providence du chineur: la bonne poire qui ne sait pas ce qu'elle vend (elle existe, je l'ai rencontrée plus d'une fois)



07/10/2014

Me Like Some Comments

A few more words to tell you that comments on this blog are welcome and much appreciated. Feel free then to say what you think, even (and most particularly) if you disagree with me! And if you prefer to keep it private, you can drop me a line at lechardxavier-at-gmail.com. 

Hear from you soon!

Of Definition and Standards

Says Leslie Kendall Dye:

My obsession with Wilkie Collins started, strangely, with The Moonstone. It's often credited with being the first "detective novel," but it isn't. It is considered a classic, but it's boring and poorly plotted. I read it to please my father, who had loved it. When I told him what I thought of it, he said, "Oh, yes, I remember now, it is boring. Try The Woman in White, that's much better."
Indeed. I spent that year collecting and reading every Collins novel I could find. The Woman in White, while perhaps the least needing of publicity, is the best book with which to introduce Wilkie Collins to the uninitiated.

Funny - or revealing - that my personal experience was quite the opposite. I, too, had my first taste of Collins with The Moonstone but I loved and still love it; multiple visits have not eroded its charm a little bit. I don't find it boring at all, and the plotting is one of the things that make it a favorite of mine. Part of the book's appeal is to witness the birth of a genre - yes I know L'Affaire Lerouge came first, but there's no denying The Moonstone is closer to detective fiction as we know it. T.S. Eliot may have overstated his case but not by much.

Fresh from The Moonstone I went on to read The Woman in White with great expectations as I'd been repeatedly told it was even better, and... well... I liked it, but was somewhat disappointed as I didn't think it lived up to its reputation. Sure the writing was great and the characterization too, but the plot failed to elicit significant interest or thrills from me. Don't get me wrong: it wasn't boring, but neither was it extremely compelling. Suffice to say that I never felt the urge to re-read it.

Part of my disappointment may have to do with the fact that unlike The Moonstone it is not a detective novel. There is a mystery, or kind of, but the emphasis is on suspense, not detection. The guilty party is known almost from the start and the book is not about unmasking him but tweaking his schemes. All fine if you're into that kind of thing; the problem is, I'm not - much. I'm very much a puzzle/mystery-focused reader and that's probably why I've never been keen on crime novels or noir fiction - genres where there is nothing or little to solve.

Back in the Golden Age, when puzzle and plot were paramount and the traditional model was mostly unquestioned even by those trying to break free from it, The Moonstone was by far the most admired of the two novels. But times and priorities have changed and The Woman in White is much closer to our definition of what a good mystery - I mean, a good crime novel must be. 

Shifting tastes and evolving definitions account for the difficulty in identifying the Great Ancestors of the genre. To an orthodox reader/scholar including, say, Balzac's A Murky Business in the Canon makes no sense - it is obviously not a detective story. For the more modern-minded, however, the book has criminal events at its heart and is high on realism and characterization so it qualifies. Here like everywhere else in the genre, judging requires agreeing on definition and standards as Chandler in an exceptional bout of wisdom noted.  And there is very little agreement on anything nowadays in the mystery field.


17/09/2014

Les lauréats du Grand Prix de Littérature Policière 2014 sont connus.

Bon, c'est officiel: ce prix, qui n'était déjà pas très glorieux au départ, est devenu une vaste blague, un véritable Goncourt du polar - et je ne dis pas ça comme un compliment. Il serait vraiment temps de mettre les choses au clair et de changer le nom d'un prix qui, en fait de littérature "policière", ne récompense pratiquement que des romans noirs, si possible engagés politiquement, ou des livres que seule une interprétation très large du genre permet d'y inclure, comme c'est le cas du lauréat étranger cette année encore. La littérature policière "traditionnelle", non noire, reste elle sur le pas de la porte. Louise Penny reçoit des prix un peu partout, mais les beaux esprits français l'ignorent, et Thomas H. Cook est prié pour la troisième année consécutive d'aller se rhabiller. Je suggère aux jurés du GPDLP de fusionner avec les Trophées 813 et le Prix Mystère de la Critique: ce sera plus franc et on gagnera du temps. Quant à moi j'en ai ma claque que le milieu du polar français ignore et méprise les trois quarts de la littérature criminelle.

Fin du coup de gueule.