27/05/2010

Regeneration (Raoul Walsh, 1915)

L'histoire des hommes et celle du septième art entretiennent des rapports étranges. Ainsi, 1939 marque à la fois le début de la Seconde Guerre Mondiale et le point culminant de l'Age d'Or hollywoodien (Gone With the Wind, Mr. Smith Goes To Washington, Of Mice and Men, Wuthering Heights, il n'y a qu'à se baisser...) Il en va de même, à une moindre échelle, pour 1915. D'un côté, les tranchées; de l'autre, trois films extrêmement importants sortent en l'espace de quelques mois: Birth of a Nation de Griffith, Les Vampires de Feuillade et celui qui nous occupe ici, Regeneration. Que deux de ces trois films soient américains ne doit pas surprendre: c'est "grâce" à la guerre en Europe que le cinéma américain, jusque là assez mineur, va progressivement s'emparer du leadership mondial, tant sur le plan commercial qu'artistique.
Regeneration est le premier film de Walsh, qui avait fait l'acteur quelques mois auparavant dans Birth of a Nation; c'est également l'ancêtre d'un genre, le film de gangsters, qui marquera les années vingt à quarante - et dont Walsh réalisera quelques uns de plus beaux fleurons. L'argument est relativement simple, et tient dans le titre: un jeune homme, Owen (interprété avec une modernité stupéfiante par Rockliffe Fellowes) que la misère et le manque d'amour ont poussé hors du droit chemin est "régénéré" par l'amour d'une jeune fille. C'est le traitement qui fait tout l'intérêt historique et artistique du film; on comprendra mieux pourquoi en comparant l'approche du débutant Walsh à celle des plus expérimentés Griffith et Feuillade.
Ce qui frappe tout d'abord dans Regeneration, c'est son absence de romantisme et de sentimentalité, du moins selon les standards de l'époque. Walsh, contrairement à Griffith, ne donne pas dans le pathos édifiant. La misère, la violence sont filmés frontalement, sans chercher à ménager le spectateur. Les scènes de l'enfance d'Owen sont remarquables à cet égard, et encore très éprouvantes un siècle plus tard. Le Bowery vu par Walsh est un enfer à ciel ouvert peuplé de mendiants, de gouapes, de brutes ivrognes et de gamins abandonnés à leur propre sort qui vivotent entre la rue, les bouges et des logements crasseux; que Walsh ait choisi de tourner sur les lieux mêmes ajoute encore à l'aspect documentaire du film et à son impact. Cette recherche du "détail vrai" rapproche Walsh de Feuillade qui avait tourné plusieurs scènes de son Fantômas dans la zone, et fit grand usage du Paris désertifié par la guerre dans ses Vampires.
Sur le plan formel, Walsh s'inscrit clairement comme disciple de Griffith, dont il reprend et prolonge les expériences sur le cadre et la lumière, mais en les intégrant à un projet et une vision tout à fait personnelles. Il ne s'agit pas pour lui d'agrandir, de magnifier les personnages ou le décor mais d'en saisir l'essence, et d'impliquer le spectateur. Même s'il manifeste un souci de recherche visuelle que l'on associe rarement à Walsh - sans doute parce qu'il optera dès son arrivée chez Warner pour une mise en images plus nerveuse, plus fonctionnelle - Regeneration est un remarquable exemple de cinéma américain premier, par opposition à celui plus teinté d'influences étrangères qui se développera à partir des années vingt.
Mais c'est sur le plan de l'interprétation que Regeneration est le plus remarquable, et le plus moderne. La direction d'acteurs walshienne est complètement exempte de l'emphase mélodramatique qui rend certaines scènes de Birth of a Nation ou Intolerance assez difficiles à supporter en gardant son sérieux - tous ces tics que Feuillade qualifiait dédaigneusement de "vieux ciné". Walsh demande - et obtient - de ses acteurs des interprétations aussi nuancées et naturelles que l'époque et les limitations du medium le permettaient. La jeune héroïne en particulier n'est pas une créature éthérée telle que Griffith les affectionnait, et annonce les futures égéries walshiennes - des femmes indépendantes, dont l'obstination n'a rien à envier à celle des hommes, et qui ne s'abaissent jamais devant eux.
En bref, Regeneration est un film qui justifie pleinement la petite heure de votre vie que vous lui consacrerez, et vous la rendra au centuple. Un bon moyen aussi de remédier à certaines idées reçues sur le cinéma de cette époque.

1 commentaire:

Martin Edwards a dit…

Sorry my French isn't up to much, but I'm glad to see the new blog. I share your enthusiasm for the book and film of The Small Back Room.