31/05/2018

Chez ces gens-là

Je ne suis pas un admirateur de Franck Thilliez. Non que j'aie quelque chose contre lui ou ses livres; il se trouve que je n'en ai jamais lu aucun. J'ai de nombreuses lacunes en matière de littérature policière contemporaine, et M. Thilliez en est une.  Je suis donc tout à fait à l'aise pour me ranger à son côté dans la querelle qui l'oppose à un certain magazine culturel se voulant arbitre des élégances littéraires et dont le nom que je me refuse à écrire commence par un T. 

Entendons-nous bien; chacun est libre de ne pas aimer les romans de Messieurs Thilliez, Musso, Chattam et autres, et de penser que le temps consacré à leur lecture pourrait être mieux employé - sauf que ce n'est pas ce qui est en jeu ici, et M. Thilliez l'a bien vu. Ce n'est pas tant à des auteurs que s'en prend l'autrice de l'article qui a mis le feu aux poudres, mais bien à une littérature qui n'a pas l'aval de son magazine, une littérature qui se vend alors que ses poulains tirent la langue pour aligner 1000 exemplaires, une littérature qui ne s'adresse pas aux "gens bien". La littérature populaire.

Je vois d'ici certains lecteurs-défenseurs du magazine lever le doigt et protester: "Mais non, T. n'a rien contre la littérature populaire, ils sont très ouverts au polar, à la science-fiction". Le problème est que le "polar" et la science-fiction qui ont les honneurs de ses colonnes n'ont rien de populaire. Ce sont des variantes élitistes du genre, littérairement correctes et porteuses des "bonnes" valeurs, qui s'adressent à un public restreint, et publiés par des éditeurs "respectables". Surtout ce ne sont pas de "simples divertissements". C'est que chez ces gens-là, on ne lit pas un "polar" - pardon un roman noir, car c'est la seule forme du genre qui les intéresse - pour passer le temps ou un bon moment; on cherche avant tout une "grande émotion de lecture". Ne vous attendez donc pas à ce qu'ils vous parlent du dernier Michel Bussi ou d'autres "thrillers pré-construits, écrits à la truelle" qui font la joie du public des plages. Chez ces gens-là, on est sérieux et on lit des livres idoines. 

Et le pire c'est que ces gens-là, s'ils ne sont pas prescripteurs, sont en revanche de très bons proscripteurs. Si les différents prix spécialisés vont année après année à des bouquins assommants que personne ne lit en dehors du "sérail", si le Grand Prix de Littérature Policière couronne chaque année des livres qui n'ont rien de policier, si de grands auteurs reconnus à l'étranger n'ont droit qu'à un entrefilet dans la presse alors que des quidams ont droit à cinq colonnes, c'est grâce à l'influence de ces gens-là et de leurs collègues des autres journaux et magazines "de référence" dont certains siègent d'ailleurs dans le jury desdits prix. Et le fait que leurs poulains n'intéressent  personne à l'intérieur comme au delà de nos frontières ne les tourmente pas plus que ça. Chez ces gens-là, on ne doute pas - et surtout on ne se fie pas à la vox populi, ni aux opinions étrangères.  Mais ne leur en déplaise et malgré tous leurs efforts pour la récupérer, la littérature de genre est avant tout une littérature populaire, et c'est donc le peuple qui décide au final - et il préfère largement Fred Vargas à Jean-Bernard Pouy. Il n'est d'ailleurs pas le seul puisque c'est la première et non le second qui vient de remporter le Prix Princesse des Asturies. Mais chez ces gens-là, on ne se soucie pas des prix, sauf quand on les décerne soi-même.

Alors bien sûr, la littérature populaire est périssable (qui lit encore aujourd'hui Max du Veuzit ou Xavier de Montépin?) et il se peut que dans un siècle le nom de Franck Thilliez ait sombré dans l'oubli alors que les auteurs vantés par ces gens-là dormiront au Panthéon de la littérature mondiale. Cela se peut. Et on s'en fout. Car la littérature populaire n'existe pas pour être "validée" ni "reconnue" ni pour "durer"; son but est avant tout de donner du plaisir ici et maintenant et c'est sur ce seul point qu'elle doit être jugée. 

Mais il est vrai que chez ces gens-là, le plaisir...

A Matter of Rules

There is a strong argument to be made that the detective story finally came of age when it started drawing lines between itself and the other brands of crime fiction. It is indeed a sign of maturity when you finally see yourself as an individual and try to find out what makes you unique. 

Prior to the Golden Age the detective story didn't identify as a separate genre or at least didn't make a fuss out of it. There was a general understanding, widely shared by the interested parties, that Conan Doyle and William LeQueux were not writing the same kind of stories but this was only a statement of fact, not implying one kind was inherently better than the other. 

Things changed as the genre became more refined, more ambitious and attracted a more highbrow readership. Detective story writers, often of middle-class origin themselves, became frustrated and concerned that their work was lumped together with the "Blood and Thunder" books churned out by the likes of Edgar Wallace for the uneducated masses. Defining what the detective story was, and more importantly what it wasn't, became of vital import - and so self-appointed censors began edicting rules

Mgr. Ronald Knox, rule-maker
Some of them appear silly to us and have since been either amended or outright rejected; others have been significantly downplayed. Most are now illegilible because of missing context. One glaring example is Mgr. Knox's prohibition of "Chinamen" which is often seen as racist by modern commentators, whereas Knox actually aimed his barb at the intemperate and clichéd use by thriller writers of Eastern evil geniuses of which Sax Rohmer's Fu Manchu remains the most famous specimen. 

Rules are made and meant to be broken, and these were no exception. Rebellion soon arose, but interestingly not all of those "rebels" were averse to the notion of rules - they just wanted to replace the existing ones with their own. Thomas Narcejac showed that Raymond Chandler's literary ethos was just as constrictive as Van Dine's, though he took the latter's opposite stand on some issues such as realism and the importance of characterization. Narcejac himself wrote several essays on what a proper crime novel should be - and don't get me started with Julian Symons.

Our age is less dogmatic, having returned to pre-Golden Age equality of standing for all kinds of "crime fiction". The Detection Club welcomes thriller writers (it would certainly had gone out of business otherwise) and the Mystery Writers of America present their Edgars to books that are devoid of any mysterious element. This is in keeping with the modern craving for inclusivity, but I'm not sure this concept applies well, or should apply at all, to the genre as its boundaries have always been extremely blurry and we don't do it or ourselves any favour by blurrying them even more. A detective story is not just a story with a detective, and a mystery without a puzzle is not a mystery. We really need another Mgr. Knox. 

30/05/2018

L'Heure du pastiche

J'évoquais l'autre jour quelques-unes des qualités nécessaires à une bonne parodie; j'aimerais aujourd'hui me pencher sur le versant "respectueux" de l'exercice, le pastiche. Des deux formes d'imitation c'est à mon sens la plus difficile, en ce sens qu'il s'agit pour l'imitateur non seulement de se couler dans un style qui n'est pas le sien, mais de se faire oublier autant qu'il est possible. En littérature comme au music-hall, le meilleur imitateur est celui dont on n'entend pas (trop) la voix derrière celle qu'il imite.

Il suffit de lire l'un des innombrables apocryphes holmésiens pour se convaincre que très peu d'auteurs y parviennent. Beaucoup, il est vrai, n'essaient même pas, se contentant de singer grossièrement leur modèle pour un public peu regardant. D'autres s'appliquent, mais échouent précisément par excès d'application - leur copie n'apporte rien de nouveau par rapport à l'original. Et puis il y a ceux qui réussissent à peu près; je dis "à peu près" non pour diminuer leur mérite mais parce qu'il est impossible d'aller au delà, l'imitateur butant sur le fait qu'il ne sera jamais celui qu'il imite. 

La paresse ou le simple opportunisme mis à part, la cause la plus fréquente d'échec dans ce domaine est l'incapacité ou le refus de comprendre que l'on ne pastiche pas seulement le style d'un auteur, mais sa thématique et sa vision du monde. Il s'agit de produire une oeuvre, un texte, que le modèle aurait pu avoir écrit. Là encore, l'étude des pseudo-Holmes est riche d'enseignements. Même dans les cas rarissimes où le pasticheur réussit à "capter" la "voix" du Docteur, les personnages et les intrigues n'ont rien à voir avec les originaux. Il ne suffit pas de s'appeler Sherlock et de fumer la pipe pour "être" le plus grand détective du monde. De même, le fait que Holmes et Jack l'Eventreur aient été contemporains ne signifie pas pour autant qu'ils appartiennent au même univers; les fréquentes - et à la longue, épuisantes - joutes posthumes qui les ont opposés et les opposent encore n'ont rien de "doylien". On passe alors du pastiche à la réappropriation, qui relève d'un tout autre exercice et dont relèvent la plus grande partie des "continuations" de franchises célèbres, inévitablement décevantes aux yeux des puristes qui se rendent compte qu'on leur refile un article différent de ce qu'ils sont venus chercher. 

Au vrai, le pastiche authentique requiert non seulement une dévotion, mais une abnégation peu communes dans une profession telle que la littéraire, où une forte personnalité est l'une des compétences de base requises. Un pastiche réussi ne peut être l'oeuvre que d'un auteur qui met provisoirement son ego au placard, ou qui n'en a pas. Espèces rares - mais on l'a vu, les bons pastiches le sont aussi. 

26/05/2018

The Curious Case of the Reception of the Humdrums in France

Our old friend Received Wisdom has it that the French don't like traditional mysteries and never did - noir to them is the thing, and they have no patience for that tedious, boring British cosy stuff. France is, after all, the country where writers like James Ellroy or Dennis Lehane enjoy their biggest sales. 


French edition of "For Murder Will Speak"
Received Wisdom, as usual, is wrong or only partially right. Noir in France is more popular with the elites than it is with the public, and said public now even loves itself a little cosy now and then as witnessed by the belated but massive success of M.C. Beaton's Agatha Raisin books. Also, noir became the locally dominant form of crime fiction only from the 70s onwards, with a peak in the 80s and 90s - the crime field before and afterwards was, and is, much more diverse than listening to the Cercle Polar podcast would lead one to think. Finally, there was indeed a time when the French loved traditional mysteries, including one of the most definite British kind. The years between the wars saw local readers buying detective novels in droves and les Anglais were by far the leading force in the market, just like les Américains would be after WW2. The writers most popular with publishers and readers were somewhat unexpected, though, at least from our perspective. The French by then hadn't yet fallen in love with Dame Agatha - it took almost a decade for the first edition of Roger Ackroyd to go out of print - and were, and still are to this day, not that enthused about her fellow Crime Queens. They were, on the other hand, very fond of the so-called Humdrums. 

The "Humdrums" is a term coined by the late Julian Symons to describe an informal school of British detective writers who shared the same painstaking, and in Symons's eyes tedious, attention to technical detail and cared more about elaborate plotting than character. The exact composition of the movement varied according to Symons's mood swings but the core members are widely perceived to be Freeman Wills Crofts, Cecil John Street under his various aliases, J.J. Connington and - much to the bewilderment of those who actually read him - Henry Wade. Symons would probably be surprised to learn that most of these writers were French favourites in the Thirties and, in some cases, much later. 


FW Crofts, France's favourite GA writer
The most striking example is Freeman Wills Crofts who remains to this day one of the very few Golden Age writers seen by French critics as worthy of serious consideration. His fans include people as different as Léo Malet, François Guérif, Roland Lacourbe and Claude Chabrol to name just a few. While English-speaking critics often deride Crofts for his dryness and lack of character development, their French colleagues praise him for his realism and - yes - characterization. He is certainly in proportion one of the most translated GA writers in France, with nearly all of his books having enjoyed French-language editions, most of them in the year following their British release. Oddly enough his first and most celebrated work, The Cask, was the one that waited the longer for its French debut - 77 years! - but it was a hit too with both critics and readers.

Not only France imported Humdrum fiction but it produced some of its own as well. The most notorious specimen is probably Noel Vindry who is basically a humdrum writer who specialized in impossible crimes rather than unbreakable alibis. 

This enthusiasm seems in retrospect not only surprising, but weird in that in the meantime some Golden Age writers we now hold as the period's major stars barely made a blip on the French radar. John Dickson Carr for instance only had four novels translated prior to the war and would not become a household name until well after his death. None of this shall be unexpected, as we French pride ourselves in never doing things like the others, and crime fiction is no exception. 

Further reading:

Masters of the Humdrum Mystery by Curtis Evans

24/05/2018

L'Age d'Or

Les critiques et historiens français de la littérature policière considèrent généralement le concept de Golden Age comme s'appliquant seulement à l'école britannique de l'entre-deux-guerres, et n'oublient jamais de marquer leur manque d'enthousiasme en l'assortissant de guillemets sceptiques. L'école américaine n'est que rarement évoquée (la doxa française la fait naître avec Black Mask) et la française ne l'est jamais. Les auteurs qui la composent sont connus, cités et parfois étudiés, mais toujours individuellement et non comme un ensemble. Cette étrange lacune reflète le statut marginal du roman à énigme dans le PPF et sa perception comme un genre essentiellement anglo-saxon, étranger à la culture française et d'un intérêt autre qu'historique mineur. Or il y a bien un roman à énigme spécifiquement français et qui connut son apex peu ou prou à la même époque que son frère anglo-saxon même s'il se distingue de ce dernier sur de nombreux points qui ont freiné leurs échanges. C'est sur ces "points de désaccord" qui font l'identité du Golden Age français que cet article portera. 

Le plus important est que le roman d'énigme français, à de rares exceptions près, ne se veut pas un jeu mais un roman. Comme dans le roman policier primitif, le lecteur est un témoin, pas un adversaire. Souvent, le coupable bien que caché est assez facile à identifier, d'une part parce que le pool de suspects est beaucoup plus restreint que chez les auteurs anglophones, et de l'autre parce que peu d'efforts sont faits pour brouiller les pistes. L'auteur ne joue pas non plus "franc-jeu" comme il est tenu de le faire outre-Manche et outre-Atlantique; il dissimule souvent des faits essentiels qu'il ne révèle qu'à la conclusion. Le lecteur n'a donc pas la possibilité d'anticiper la solution qui peut donner l'impression de sortir d'un chapeau. C'est sans doute cette différence, perçue comme une faiblesse, qui explique le mauvais accueil par la critique anglo-saxonne des quelques romans policiers français - souvent des lauréats du Prix du Roman d'Aventures - traduits dans les années trente. 

Relativement indifférent au "Qui" le roman d'énigme français se passionne en revanche pour le "Pourquoi" et surtout le "Comment". La plupart des énigmes portent sur des faits criminels certes mais surtout déconcertants, qui passent la logique commune. Le crime impossible, sous sa forme classique de la chambre close mais pas seulement, est très fréquent et certains auteurs (Boca, Boileau, Vindry) s'en font une spécialité. Le fantastique, le merveilleux ou le "simple" insolite s'invitent eux aussi régulièrement sous la plume d'un Pierre Véry ou, plus sombre, un Edouard Letailleur. On note aussi un penchant pour le cas-limite comme dans le roman de Claude Aveline, La Double mort de Frédéric Belot dont le titre est à prendre au pied de la lettre. Dans ce contexte le détective joue un rôle tout à fait différent de ses cousins anglophones: il n'est pas un exorciste qui chasse les démons/criminels et rétablit l'ordre, mais un interprète des signes armé du "bon bout de la raison" et/ou d'une compréhension intime de la nature humaine, les indices étant physiques aussi bien que psychologiques (certains Grands Détectives de la période sont davantage psychiatres ou confesseurs qu'enquêteurs à proprement parler, cf. le Commissaire Gilles de Jacques Decrest et, bien sûr, Maigret) 

Il y a, enfin, la quasi-absence de règles. Le roman d'énigme français n'a pas de théoriciens et donc pas de Boileau (sans jeu de mots) pour dire ce qui est admissible ou pas. Résultat: tout se fait, tout se tente, tout s'écrit. Un S.A. Steeman, par ailleurs le plus "orthodoxe" des auteurs francophones, peut ainsi s'autoriser à écrire un roman sans solution. Les témoins peuvent mentir et toute une intrigue s'avérer n'être qu'une farce, une imposture. La frontière entre roman policier et roman-roman est allègrement franchie aller et retour. 

Le Golden Age français est ceci dit beaucoup plus court que celui des Anglo-Américains du fait de la guerre et de l'Occupation qui donnent aux Français des soucis bien plus urgents que la résolution d'une énigme en chambre close. Qui plus est, l'occupant n'apprécie guère le "modèle anglais" et les livres qui paraissent s'en inspirer: Maurice-Bernard Endrèbe verra ainsi la première version de "La Mort bat la campagne" interdite de publication, la censure croyant qu'il s'agit d'une traduction déguisée. L'après-guerre ne sera... guère plus souriant, avec le déferlement du roman noir et l'apparition d'un nouveau genre, le suspense, tous deux beaucoup plus susceptibles de plaire aux amateurs de sensations fortes. Le roman d'énigme français survit tant bien que mal jusqu'à l'arrivée du néo-polar qui le ringardise tout à fait et l'oblitère de la mémoire collective ("Avant Manchette, il n'y avait rien"

Un "revival" est-il possible? L'exemple anglais laisse supposer que oui. Mais les Anglais, contrairement à nous, n'ont jamais vraiment perdu le contact avec leurs "racines" et la production locale a toujours été diverse, contrairement à la nôtre qui sort tant bien que mal d'un demi-siècle de noir à tous les étages. Le "milieu" est également un problème, dominé qu'il est par des gens - auteurscritiques, historiens, éditeurs - qui ne portent pas vraiment le roman d'énigme dans leur coeur, c'est le moins que l'on puisse dire; et le renouvellement générationnel ne semble pas aller dans le sens d'une plus grande ouverture. L'éclipse risque donc de durer longtemps encore. 

21/05/2018

Not So Simple

St. Raymond in a typical funny mood
Somewhat ironically for someone who himself never minced words about the alleged or genuine weaknesses of his colleagues, Raymond Chandler has had a rather easy ride with critics both in his lifetime and afterwards. He is almost universally revered in the crime fiction community and is one of the few crime writers to have entered the so-called literary Canon. Lots of writers, both in the genre and outside, cite him as an influence and his books frequently feature on those "best-ever" lists that newspapers, magazines and bloggers never tire of compiling. Finally, he "fathered" one of the most iconic fictional detectives in history, Philip Marlowe. Very few have dared to rain on his parade, one of them being no less than James Ellroy, who knows one thing or two about being overrated. There has been some timid objection to his plotting abilities, usually followed by the excuse that his priorities lay elsewhere as any real writer's should, but that's the furthest it got. The only serious conversation about him is whether he was better than Hammett, and the increasing consensus is that he indeed was. 

That's for Chandler the Writer - but Chandler the Critic is held in just as high an esteem, though his fame rests on a single work, his famous essay The Simple Art of Murder. I'd be a billionaire had I been paid a nickel each time I read or heard someone quoting approvingly from it - the passages about realism in fiction, the Venetian vase, and the not-too-fragrant world we live in being particularly popular. Wikipedia, always to be trusted to reflect the received wisdom of the day, calls it a "seminal piece of literary criticism" and goes on to put Chandler on the same foot as Mark Twain. Unlike Chandler's fiction the piece actually generated some heated response at the time and later but you won't find a mention of it on the Wikipedia page because as I said above Wikipedia always reflects the consensus - and said consensus is that Chandler was right, his critics were wrong, and he single-handedly destroyed the traditional mystery by showing how phony and clichéd it was. Ite missa est.

The Book
This is not surprising as most modern crime fiction, with its dogged "realism", tedious "grittiness" and "literary" aspirations, is descended from Chandler and looks up to him as present-day feminists do to the suffragettes: the pioneer that made everything possible. Also, fate was less kind to writers that Chandler attacked than it was to him. Most of their books are out of print and even those still widely available are little read and rarely commented. Everything conspires thus in making Chandler's philippic a sacred text and for many the ultimate source for Golden Age crime fiction, which this blogger finds extremely annoying.

What are we to do then? Writing one more rebuttal, however well-argued and backed by evidence, will not suffice. We must let the books speak for themselves. As Golden Age mysteries are becoming widely available again and prove popular with readers, the old clichés will become ever harder to sustain, no matter how hard some desperate cases cling to them. We may never convince the noirheads, but the rest will hopefully realize that there is more to the traditional mystery than its caricature as being out of touch, artificial and boring. Crime, in its fictional form, is definitely not a simple art. It's time to move on from Raymond. 

Further reading:

A rather harsh and thoroughly unfair - and thus exhilarating - review of The Big Sleep

18/05/2018

Editeur, please

Ainsi que je le disais dans mon précédent billet, nous ne connaissons de la littérature policière anglo-saxonne que ce que les éditeurs veulent bien nous en montrer. Si la plupart des "grandes oeuvres" classiques ont été traduites et sont bien connues des amateurs, il en reste encore beaucoup qui sont inaccessibles au lecteur ne pratiquant pas la langue de Shakespeare. Je n'épiloguerai pas sur les raisons qui font que Dorothy Dunnett reste inconnue du public français alors que les oeuvres complètes de James Hadley Chase ou Carter Brown ont été traduites; je me réserve ce plaisir pour une autre fois. Le but de ce billet est de montrer l'ampleur du travail qui reste à accomplir, et qui sait donner une ou deux idées à un éditeur courageux qui passerait par là. La liste qui suit est un work in progress qui évoluera au gré de mes lectures et des éventuelles recommandations des visiteurs de la Villa. Elle se cantonne aux seuls auteurs anglophones car c'est à mon grand regret la seule langue étrangère que je pratique: là encore n'hésitez pas à me signaler des oeuvres d'autres langues ou cultures qui pourraient y figurer.

The Notting Hill Mystery de Charles Felix (1862)
Trois ans avant L'Affaire Lerouge de Gaboriau, le mystérieux Charles Felix signe le premier roman policier en langue anglaise, et peut-être le premier tout court. Le recours à l'hypnose pour éclaircir le mystère (une affaire d'empoisonnement) fera broncher les puristes, mais l'importance historique du livre est indéniable. 

The Man in Lower Ten de Mary Roberts Rinehart (1906) 
Un homme prend le train, y trouve un cadavre après quoi le train déraille, mais les ennuis ne font que commencer. Pour son premier roman, Rinehart brode une espèce de pré-Mort aux trousses pas toujours convaincant (le film de Hitchcock ne l'est pas non plus) mais mené tambour battant. A une époque où la figure du Grand Détective commence à s'imposer, Rinehart prend pour héros un homme du commun et préfère l'action à la déduction. Elle sème ainsi sans le savoir les germes d'un nouveau genre: le suspense. 

The Eye of Osiris de R. Austin Freeman (1911)
Une disparition, un cadavre, une momie: voici les ingrédients de ce livre dont on ne s'explique pas qu'il n'ait jamais été traduit, Freeman ayant été un habitué des collections policières françaises d'avant-guerre. C'est pourtant une oeuvre capitale dans le développement du roman d'énigme, doublé d'une très jolie histoire d'amour. Et le docteur Thorndyke est le plus grand des "rivaux de Sherlock Holmes" en même temps que l'ancêtre direct des Gil Grissom et autres Temperance Brennan. 

The Case of the Late Pig de Margery Allingham (1937)
Des quatre "Reines du Crime", Allingham est sans doute celle qui a eu le moins de chance avec les éditeurs français, qui ne se sont intéressés à elle que de façon très sporadique. Des cinq ou six inédits qui attendent toujours leur traducteur, celui-ci est peut-être le meilleur. Albert Campion, héros habituel de l'auteure et exceptionnellement narrateur de l'histoire, enquête sur la mort étrange, ou plutôt les morts étranges, de son vieil ennemi "Pig" Peters, assassiné deux fois à six mois d'intervalle. 

Tragedy at Law de Cyril Hare (1942)
Un juge itinérant reçoit des menaces de mort, mais ce n'est pas une si petite chose qui l'empêchera de faire son travail, jusqu'à ce que... Il n'est pas difficile de comprendre pourquoi ce livre a pu rebuter les éditeurs français de l'époque ou de la nôtre: il nécessite en effet une solide connaissance du système judiciaire anglais et surtout il ne s'y passe pratiquement rien avant les cinquante dernières pages. C'est pourtant un livre remarquable et justement célèbre dans les pays anglo-saxons où il est constamment réédité. Juge lui-même, Hare sait de quoi il parle et il en parle bien. On espérait voir ce chef-d'oeuvre enfin traduit après que Rivages nous ait offert les excellents Meurtre à l'anglaise et Le Clarinettiste manquant, mais la mort de Claude Chabrol en décida autrement. 

The Moving Toyshop de Edmund Crispin (1946)
Un cadavre dans une boutique. Le cadavre disparaît. La boutique aussi. Vous trouvez ça étrange? Ce n'est pourtant qu'un début. Crispin signe un roman incroyablement ingénieux, complètement fou, très érudit (on est à Oxford après tout) et extrêmement drôle. Ces qualificatifs s'appliquent également à ses six autres romans encore inédits en français mais celui-ci est de loin le plus célèbre, et sa traduction comme celle du Hare devrait être une mesure d'urgence. 

Wilders Walk Away de Herbert Brean (1948)
Où l'histoire étrange - une de plus, me direz-vous - d'une étrange famille où l'on disparaît - au sens propre du terme - au lieu de mourir dans son lit. Un régal pour les amateurs de chambres closes et autres crimes impossibles à la résolution peut-être un poil capillotractée mais ingénieuse. Peu prolifique, Brean n'a écrit que sept romans, dont un seul a attiré l'attention d'un éditeur français. Dommage.

The Man Who Didn't Fly de Margot Bennett (1956)
Les lecteurs français frustrés peuvent se consoler en se disant que celui-ci est difficile à trouver même en version originale, je n'y ai en tout cas jamais réussi et je ne le connais donc que par sa réputation flatteuse. Un avion s'écrase, tuant ses passagers, mais la police envisage rapidement la possibilité d'un sabotage orchestré par un hypothétique troisième passager - "l'homme qui n'a pas volé" du titre - qu'il s'agit d'identifier parmi un groupe de quatre suspects. Des gens aussi différents que Anthony Boucher, Julian Symons et Martin Edwards ont chanté les louanges de ce livre, ce n'est sûrement pas pour rien. Notons que le livre a été traduit en allemand, espagnol et italien - seuls les irréductibles Gaulois ont fait une fois de plus de la résistance.

The New Sonia Wayward de Michael Innes (1960)
Michael Innes est - relativement - connu chez nous pour les quelques enquêtes de l'Inspecteur Appleby publiées naguère chez 10/18, sans grand retentissement il est vrai. Son oeuvre très abondante comporte également des romans sans personnage récurrent, dont celui-ci où un colonel à la retraite décide de "prendre la succession" de son épouse, écrivain à succès morte accidentellement lors d'une croisière à deux et dont il décide de dissimuler le décès. Comme il faut s'y attendre, les ennuis sont au rendez-vous. 

A suivre...

Elisabeth Sanxay Holding, Miasmes (1929)

Bien que nous croulions depuis la fin de la guerre sous les traductions pas toujours nécessaires d'ouvrages pas toujours indispensables, notre vision de la littérature criminelle anglo-saxonne est très parcellaire, tributaire qu'elle est des choix des éditeurs. La liste est longue des livres capitaux qui n'ont jamais traversé la Manche ou l'Atlantique, lacunes lourdes de répercussions sur notre compréhension du genre et de son histoire. Celle-ci est ainsi réduite chez nous à une opposition binaire entre roman d'énigme et roman noir, terme fourre-tout où l'on range aussi bien Raymond Chandler que Jim Thompson. Cette représentation manichéenne ne laisse que peu de place aux nuances intermédiaires, et c'est pourquoi le suspense psychologique reste si peu étudié, commenté et édité. Il s'agit pourtant d'une école d'une grande richesse qui, dans les années d'après-guerre, fut à l'avant-garde du genre, repoussant ses frontières communément admises de façon parfois plus radicale que le "noir". Plus souple que son prédécesseur le whodunit et plus ancré dans la réalité quotidienne que le hardboiled tout en empruntant l'ingéniosité de l'un et le tempo rapide de l'autre, le suspense se montra également plus hospitalier au sexe faible, au point d'en devenir et d'en rester la spécialité jusqu'à nos jours. Elisabeth Sanxay Holding est l'une des grandes plumes du genre, l'une de ses pionnières aussi car elle précède de deux décennies la "grande génération" des Charlotte Armstrong, Margaret Millar, Mildred Davis et autres Patricia Highsmith. Une poignée de ses romans fut publiée chez nous après la guerre puis plus rien jusqu'à ce que Baker Street réédite Au pied du mur en 2013 avant de nous offrir cette année un inédit, Miasmes, qui est le sujet de cette chronique. 

Paru aux Etats-Unis en 1929, il s'agit de son premier roman - policier, car la dame n'en était pas à son coup d'essai - et si ce n'est pas tout à fait un chef-d'oeuvre il est plus que prometteur et surtout tout à fait à part dans la production criminelle de l'époque. Nous sommes en effet en plein Age d'or du roman d'énigme qui règne en maître des deux côtés de l'Atlantique; S.S. Van Dine est l'auteur de romans policiers le plus lu en Amérique et Dashiell Hammett - qui publie La Moisson rouge la même année - n'est connu que des seuls lecteurs de Black Mask. Or Miasmes, s'il est bâti autour d'un mystère ou plus précisément d'une situation mystérieuse, n'est en rien un detective novel. Il n'en a pas la structure carrée, le développement mécanique et son héros, qui n'a rien d'un Grand Détective, loin de contrôler la situation est le jouet de forces qui le dépassent, une véritable boule de flipper ballottée d'une énigme à l'autre. L'enjeu du livre n'est pas la résolution du mystère, mais le devenir des personnages et le lecteur tourne les pages avec avidité non pas pour savoir qui a tué qui - il le devine rapidement - mais pour savoir ce qui va arriver

Ce déplacement de l'intérêt et de la perspective n'est pas une invention de Holding; Mary Roberts Rinehart l'a initié dès le début du siècle - et son influence est indiscutable dans la construction heurtée, et parfois brouillonne, de l'intrigue. Là où Holding innove, c'est en creusant la psychologie, notamment du personnage principal qui est beaucoup plus complexe que les héroïnes de Rinehart et ne sort ni indemne ni le même homme de ses aventures. Elle brouille également les cartes sur le plan moral; l'une des leçons que le jeune Alex Dennison apprendra au terme de ce parcours initiatique est que l'éthique et la justice des hommes ne sont pas nécessairement synonymes, une distinction sur laquelle Holding reviendra dans ses livres suivants et de manière encore plus radicale. Surtout, l'ambiance générale évoque celle d'un cauchemar, Dennison traversant sans les comprendre des événements qui semblent dépourvus de sens et dont l'explication finale, très alambiquée, est le point faible du livre. Holding résoudra ce problème dans ses livres suivants en minorant l'énigme jusqu'à la faire disparaître tout à fait. Cette évolution n'est pas sans rappeler celle de l'une de ses "héritières", Dorothy B. Hughes dont la préface très érudite et perceptive de Gregory Shepard nous apprend qu'elle comptait au nombre de ses fans, ce qui n'est certainement pas une coïncidence. 

Il serait faux de conclure de tout ceci que l'importance et l'intérêt de Miasmes ne sont fonction que de son contexte historique sur lequel je me suis il est vrai longuement attardé; il s'agit avant tout d'un livre absolument passionnant qui se lit d'une traite - compliment à prendre littéralement car c'est ainsi que je l'ai lu. Le roman fonctionne aussi bien sur le plan du suspense que de l'analyse psychologique, les deux se confondant au final, et offre en sus une réflexion pas inutile par les temps qui courent sur les grandes certitudes quelles qu'elles soient. Ajoutons que le livre est aussi un bel objet, avec de très jolies illustrations de Leonid Roslov, et souhaitons que le succès soit au rendez-vous afin que d'autres inédits de Holding suivent, le meilleur ou plutôt l'encore meilleur étant encore à venir. 

15/05/2018

The Special Relationship

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Je me suis toujours beaucoup intéressé aux relations entre le roman policier et le fantastique, lesdites relations étant beaucoup plus étroites que ne le pensent la plupart des gens. Un critique dont j'ai oublié le nom a dit du Rebecca de Daphné du Maurier qu'il s'agissait d'une "histoire de fantôme sans fantôme", ce qui s'applique d'ailleurs très bien au roman de mystère dans son ensemble, mais on peut tout aussi bien dire qu'une histoire de fantôme est une histoire policière à solution paranormale.

Il faut dire que les deux genres partagent un ancêtre commun, le Roman noir du dix-huitième siècle dont l'attitude vis-à-vis du surnaturel était pour le moins ambiguë, certains auteurs l'admettant comme un fait établi tandis que d'autres n'y voyaient qu'imposture. Ils traversèrent ensuite le siècle suivant en empruntant des chemins parallèles qui parfois convergeaient comme ce fut le cas avec les "Détectives de l'Etrange" tels que Carnacki ou John Silence. La séparation, sinon le divorce, eut lieu au début du vingtième siècle quand les premiers théoriciens de la littérature criminelle bannirent le surnaturel comme explication et comme "additif". Le roman policier était désormais un genre rationaliste, du moins en théorie car on le sait la tentation fantastique ne quitta jamais le genre, fut-ce seulement comme outil commode pour épicer une histoire par ailleurs tout à fait rationnelle. L'Age d'or de l'entre-deux-guerres en particulier vit de nombreux "crossovers", le plus souvent bâti sur le modèle hérité de Ann Radcliffe et qui avait fait le succès du Chien des Baskerville: événements d'apparence paranormale s'avérant d'origine on ne peut plus humaine. Mais ce genre de "greffons" devint de plus en plus rare à mesure que le genre optait pour un plus grand réalisme, et le dernier exemple en date est à ma connaissance l'excellent si trop peu remarqué La Morsure du mal de J. Wallis Martin. 

L'influence ceci dit n'était pas à sens unique; si le roman policier avait beaucoup emprunté au fantastique, celui-ci s'était également bien servi dans les placards de son "cousin". Si les premiers textes du genre étaient de conception assez simple et directe (j'ai rencontré un fantôme/démon/monstre, voici ce qui arriva) les auteurs ne tardèrent pas à importer et adapter la structure particulière mystère-enquête-solution de l'histoire policière. Les grands textes fantastiques de la fin du dix-neuvième suivent pour la plupart cette formule, mais l'exemple le plus frappant est sans doute le roman de Machen, Le Grand Dieu Pan, qui n'est rien d'autre qu'un detective novel avec une explication surnaturelle. Un autre spécimen de "greffe" réussie, quoique plus tardive, est L'Appel de Cthulhu de Lovecraft dont l'intrigue complexe n'aurait pas déparé un roman d'énigme de l'Age d'or dont il est d'ailleurs contemporain. Le fantastique n'ayant pas contrairement au roman policier tourné le dos à ses racines, ce genre de croisement reste assez fréquent même si on observe depuis quelques décennies un retour à des structures narratives plus linéaires; on peut même dire qu'il est devenu la norme pour un vaste public, la télévision en particulier en faisant grand usage

Voilà pour les intersections entre les deux genres; mais comme je l'ai dit plus haut je pense que leurs relations vont bien plus loin que de simples rencontres ponctuelles. Le roman policier, du moins dans sa forme classique, est une littérature de l'imaginaire au même titre que le fantastique. Les Grands Détectives, les assassins insoupçonnables, les crimes impossibles, ne sont pas plus réels que les fantômes ou les vampires. Les similitudes entre les personnages du Détective et de l'Exorciste ou du Sorcier sont nombreuses et ont été évoquées à plusieurs reprises. Les criminels, enfin, sont des agents de perturbation de l'ordre des choses au même titre que les créatures surnaturelles, même si évidemment pas de la même façon. L'avantage de cette vision des choses est qu'elle permet de régler une fois pour toutes la question du "réalisme" et de son degré souhaitable dans la fiction criminelle, question qui agite et empoisonne les auteurs et les critiques depuis pratiquement ses origines: nous pouvons bien essayer, faire de notre mieux pour singer le réel et rattraper ou devancer l'actualité, il n'en reste pas moins que ce que nous écrivons est de la même essence que les rêves




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The relationship between the mystery and weird genres has always been one of my pet topics as I think it's much closer than most people in both fields think it to be. Someone once described Daphne du Maurier's Rebecca as "a ghost story without a ghost" but I think this applies just as well to the mystery genre as a whole, though you might say conversely that a ghost story is a mystery with a supernatural explanation. 

Both genres share a common origin, the Gothic Novel with its ambivalence towards the supernatural which was either real or forged depending on the writer, and over the nineteenth century followed neighbouring paths that sometimes crossed, as was the case with the so-called "occult detectives" subgenre. The separation, if not outright divorce, occurred in the early twentieth century when the mystery genre's first theoricians edicted rules that ruled out the supernatural as both an explanation and an additive. The mystery genre was now the province of the rational, at least in theory for we know of course that the supernatural temptation never went away, if only as an artifice to spice up an otherwise quite rational story. The Golden Age in particular saw a lot of simili-crossovers, usually following the model set up by Conan Doyle in The Hound of the Baskervilles and inherited from Ann Radcliffe's romances: Seemingly supernatural events ultimately proved to be of human origin. As the genre evolved towards greater realism, however, such grafts became rarer and rarer, the most recent to my knowledge being J. Wallis Martin's Dancing with the Uninvited Guest

If weird fiction influenced the detective story, the latter was more than happy to return the favor. While early weird stories, be they of a ghostly or horror nature, were pretty straightforward in their telling - I met a ghost and this is what happened -  the genre soon adopted the peculiar structure introduced by the detective story which can be summarized thus: Problem-Investigation-Solution. Most Victorian-Edwardian ghost stories follow this pattern closely, but maybe the most striking example is Arthur Machen's novel The Great God Pan which is basically a detective novel with a supernatural explanation. Another successful incorporation of the traditional mystery structure into a weird setting is H.P. Lovecraft's much lauded The Call of Cthulhu, whose complex plot suggests HPL probably read some Golden Age fiction and took notes. Unlike the mystery genre, weird fiction was able to evolve with the times without sacrificing its peculiar features and while the last decades have seen a return to the more straightforward narratives of the past, the "supernatural mystery" brand remains firm, so ubiquitous indeed that it's more or less accepted as the norm and crops up in every media, television not the least.

We've discussed the intersections between the mystery and weird genres, but as I said earlier I think their relationship is much tighter than just some mutual borrowing now and then. Mystery fiction, at least in its traditional form, is a brand of weird fiction - Great Detectives, least-likely suspects and impossible crimes are every bit as unreal as ghosts and monsters. What's more, the similarities between the fictional detective and the exorcist have often been pointed out, even openly stated at times. Criminals like demons are agents from the outside disrupting the naturel order; they just do it in different ways. One merit of this way of thinking is that it settles once and for once the old "realistic-non-realistic" debate that has been plaguing the genre for the best years of its existence. Hard as we may try to be true to life and relevant, our efforts will ultimately be fruitless since what we write is the stuff of dreams

14/05/2018

Noël, Noël!



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Je finis à l'instant ou presque "La Fuite des morts" de Vindry et que dire d'autre sinon que c'est un chef-d'oeuvre absolu. J'avais été déçu par mes deux dernières rencontres avec le juge Allou, mais Vindry retrouve ici les sommets de "La Bête hurlante" quoique dans un registre tout à fait différent.
Point de crime impossible ici, ni d'évocation du surnaturel, mais un problème extrêmement intriguant que l'on peut résumer par cette formule: "Un cadavre, deux coupables" - dont l'un est mort. Tout autre auteur s'en tiendrait à cette seule énigme, mais Vindry y ajoute toute une série de rebondissements et de points d'interrogation supplémentaires tournant entre autres autour d'un testament volé, d'un autre retrouvé et d'un corbeau bien complaisant.
Autant l'avouer: il faut s'accrocher pour ne pas perdre le fil et on se demande jusqu'au bout comment Vindry va retomber sur ses pieds. Vaine inquiétude, car il y arrive et plus que bien! Le point fort du livre, plus que la solution, est cependant que l'on ne s'ennuie à aucun moment alors qu'il ne se passe pas grand-chose selon les critères de nos polars actuels ultra-trépidants: on parle beaucoup, on raisonne énormément, on bâtit des hypothèses (des "systèmes") que l'on écarte ensuite... et c'est passionnant. A lire donc... si vous arrivez à le trouver, faute de quoi vous pouvez toujours signer la pétition que j'ai lancée pour la réédition de ses oeuvres. 
P.S.: Ayant ainsi vanté le livre, j'aimerais y ajouter quelques réflexions en vrac sur l'auteur, que je pense bien connaître désormais dans sa grandeur et ses défauts:
1°) Vindry est souvent présenté comme l'équivalent français de John Dickson Carr ou de Ellery Queen. C'est à la fois inexact et réducteur. Inexact, car son style et son approche sont très différents des leurs, voire diamétralement opposés. Carr et Queen sont des baroques qui accordent plus d'importance au bon sens pour le premier ou à l'intuition pour le second qu'à la logique formelle. Vindry, par contraste, est un réaliste et un logicien. Même si ses scénarios ne sont pas plus vraisemblables à l'examen que ceux des deux Américains, ils se distinguent par leur souci de réalisme dans l'évocation du milieu et de la procédure policière et légale; ils sont également bâtis selon une logique scrupuleuse qui se retrouve dans les raisonnements du juge Allou. S'il faut absolument chercher des équivalences anglo-saxonnes, alors il faut plutôt aller du côté des deux Freeman - R. Austin et Crofts - auxquels Vindry fait beaucoup songer par son "réalisme" donc, mais aussi par son refus du spectaculaire et le rythme très "étale" de ses livres. C'est l'anti-Pierre Véry. 
2°) La condamnation de Boileau-Narcejac - enfin, plutôt de Narcejac, puisque c'était lui le théoricien du duo - ne tient pas à la lecture approfondie des livres de Vindry, même si certains y prêtent le flanc. On sait que le tandem reprochait à Vindry de tout sacrifier à l'intrigue, style et psychologie compris, avec pour résultat que ses romans cessaient d'en être. Outre que la conception que se faisait Narcejac du roman est très traditionnelle, voire académique, il est tout simplement faux que Vindry ne pensait ses livres que comme des exercices de logique. Son style économe et précis évoque celui de Simenon à la même époque, et s'il n'est effectivement pas un grand psychologue, ses personnages restent au moins crédibles et ne sont pas que des fonctions - ils influencent l'intrigue autant que celle-ci les détermine, et la solution repose souvent sur le caractère et le comportement particulier de tel ou telle. C'est sur ce dernier point que Vindry tire parfois sur la corde, les excentricités de ses personnages créant des impossibilités ou des énigmes artificielles et donc décevantes à la résolution. Vindry, enfin, est capable d'humour - un humour distancié et subtil, voire franchement ironique comme dans le traitement du Juge Roland de "La Fuite".

I've just finished Noel Vindry's "La Fuite des morts" and it's, simply put, a freakin' masterpiece on a par with "The Howling Beast" though completely different. No impossible crime there or any hint of the supernatural; the problem at hand is best summarized as "One corpse, two murderers" - one of which happens to be dead too. Most mystery writers would satisfy themselves with such a teasing puzzle but Vindry is just warming up and his very complex plots also involve two wills and a very friendly poison pen among others. Busy taking notes so as to not lose the plot, the reader worries that the solution might not be up to the riddle(s). He needs not, as Vindry very neatly and elegantly ties up all the loose ends in the end. What makes the book a standout, however, is less its plot than Vindry's astonishing ability to sustain the interest despite not much actually happening by our current hectic standards: people talk, think, form hypothesises then discard them - that should be tedious but it's exciting. In short, it's a must-read - if you can read French and are able to find a copy, the latter a big "If" in Vindry's case. That's why I've launched a petition asking for the reissue of his books and you may sign it if you please.
Having now praised the book, let me share some thoughts about the writer:
1°) Despite frequent comparisons, Vindry is not the "French John Dickson Carr" - their universes and approaches are completely different, even diametrically opposed. Neither was he the local answer to Ellery Queen that the late Michel Lebrun claimed. Both Carr and Queen were baroque writers whose plots relied more on common sense (Carr) and intuition (Queen) than formal logic, whereas Vindry is a realist and a logician. His stories may ultimately be as wildly imaginative as those of his American colleagues but they differ by their emphasis on "realistic" portrayal of the milieu and legal and police procedure; also they're built with painstaking logic, as are Juge Allou's deductions. This is why if we really are to find English-speaking equivalents I'd rather suggest the two Freemans - R. Austin and Crofts - whom Vindry strongly reminds of because of his "realism" and emphasis on sound reasoning but also his refusal of the spectacular and the slow pacing of his books.
2°) Boileau-Narcejac were wrong in castigating him for being only concerned with plot and sacrificing everything else for its sake, resulting in his books "being no longer novels". Vindry could write in a dry, economical way reminiscent of Simenon and his characters while barely sketched are still at least believable and not mere cogs in the machine - they're both drivers and driven and the solution is often rooted in the characters's peculiar but psychologically consistent behaviour. (Vindry, though, sometimes goes too far by creating seeming impossibilities out of one or several characters behaving in ways that stretch credibility, with the result feeling like a cheat.) Also he could be witty, even funny on occasion, as evidenced by the ironic treatment of the Juge Roland in "La Fuite".

13/05/2018

Le propre de l'Holmes

La parodie n'est pas un genre aussi facile qu'on pourrait le croire, du fait qu'elle suppose non seulement des qualités particulières de la part du parodiste, mais aussi et surtout de celle du parodié. Il faut en effet que celui-ci soit suffisamment connu, ait une personnalité et/ou un style suffisamment marqués, pour que le lecteur soit en mesure de goûter la caricature. Quel intérêt en effet de moquer quelqu'un que personne ne connaît et sans aucun signe distinctif, de sorte que la parodie ne fera rire que son auteur? 

De par son caractère très codé et ses personnages hauts en couleur, le roman d'énigme classique se prête particulièrement bien à l'exercice, qui a produit de nombreux chefs-d'oeuvre des Trois Détectives de Leo Bruce au film de Robert Moore Un cadavre au dessert. De tous les Grands Détectives toutefois, c'est Sherlock Holmes qui a suscité le plus de "vocations", d'abord parce qu'il est le plus célèbre et pour beaucoup le plus grand des limiers de fiction, et aussi parce que ses aventures reposent sur des leitmotivs et, disons-le, une formule qui les rendent très faciles sinon à imiter (nombreux sont ceux qui s'y sont cassés les dents) mais certainement à détourner - et on ne s'en est pas privé, et ce même du "vivant" de Holmes.

Le recueil paru chez Baker Street, Le Détective détraqué, nous propose un florilège de ces "profanations" jamais - trop - méchantes et souvent jubilatoires, de l'ère victorienne à nos jours. On y trouve des noms connus (Robert Barr, Bret Harte, Jack London, René Reouven et... Doyle lui-même) et d'autres qui le sont moins, mais l'ensemble même si forcément inégal à le mérite de nous prouver la fécondité du genre, égale à celle du personnage qui l'inspire. L'amateur goûtera tout particulièrement Le Grand Mystère de Pegram de Barr avec sa solution à double détente; L'Aventure des deux collaborateurs de James M. Barrie, une private joke à l'auto-dérision irrésistible; Le Vol du coffret à cigares de Bret Harte qui justifie la réputation flatteuse dont il jouit dans les pays anglo-saxons et surtout le méconnu mais hilarant Epinglé au mur de Peter Ashman qui nous livre en quelque sorte l'arrière-boutique du Canon. Le long et curieux mélange d'hommage et de plaidoyer pro bono de Jack London mérite aussi le détour ainsi que la réécriture d'une célèbre affaire récente par l'holmésologue français Bernard Oudin. Il ne s'agit toutefois que de préférences personnelles, car l'ensemble est d'un très bon niveau et il y en a pour tous les goûts, l'anthologiste n'hésitant pas à sortir des sentiers battus et d'une interprétation trop stricte du concept. 

Mon seul regret, qui n'est pas un reproche, est le trou chronologique qui correspond à peu près au milieu du XXème siècle, trou qui s'explique probablement par des questions de droits, une autre maison d'édition ayant elle aussi décidé de s'attaquer au genre et ayant sans doute préempté les meilleures oeuvres de la période. En l'état nous avons tout de même un très bon moment de lecture, rehaussé par de magnifiques illustrations, et un très bel hommage au "roi des détectives et détective des rois". Par les temps qui courent, c'est un plaisir que les holmésiens et les autres auraient tort de se refuser. 

Citation: "Un simple auteur n'a droit qu'à une seule coupure de presse par semaine. Seuls les criminels, les dramaturges et les acteurs en récoltent par centaines." 

10/05/2018

Agreeing to Disagreeing, cont'd

The 2018 Anthony Awards nominees were announced yesterday. There is much to be said about that list, but its most interesting feature is how little it overlaps with the corresponding Edgar Awards shortlist, in terms of both choices and outlook. 

While I've rarely agreed with the MWA's picks in recent years, this year's were particularly surprising to me because of the leave out of some of the most popular and best-reviewed crime novels of 2017 in favour of books whose links to the genre were sketchy at best and also because of the shortlist's extremely strong "noir" bias. I understand that the MWA laudably tried to be more inclusive with unprecedented showing of women and minority writers, but the only diversity I care for in that context, that of genres, was sorely lacking, reminding me of the "finest" hours of the Grand Prix de Littérature Policière and Trophées 813. 

Coming after this noir-fest, the Anthony shortlist offers a breath of fresh air. Very few Edgar nominees make it, unfairly in some cases, but it restores some of the MWA's most outrageous snubs. Also and perhaps more importantly, it is genuinely diverse in terms of both people and books. The Best Novel category runs the whole gamut from cozy to post-modern to noir as it should - and the Short Story selection refreshingly avoids any Akashic item. 

Why the difference? Well, the Edgars are given by the professionals whereas the Anthonies are given by the fandom - and the gap between them amounts to a precipice. There has been a lot of discussion in the Sci-fi milieu about the Nebulas, the Hugos and their respective merits and biases but everyone I think can agree that they tend to nominate/crown more or less the same books. It's pretty rare that a book wins one prize without being at least nominated for the other. In the mystery field, however, it happens all the time. Louise Penny is a case in point, having won the Anthony and Agatha a zillion times but still waiting for her Poe statuette (she was nominated only once but lost to - William Kent Krueger's Ordinary Grace, one of the precious few times when the Edgars and the Anthonies concurred) 

We have thus a potential schism but the good news is that it doesn't seem about to happen - the mystery fandom as of now is much less quarellous than his sci-fi/fantasy counterparts and there are not yet local sad puppies. Still, the direction taken by the Edgars should be of concern to any mystery fan as they are for better or for worse the most prestigious awards in the field, and the risk of them becoming one-sided and/or irrelevant is real. Some will say the damage has already been done, but I'm an optimist - a cautious one. See you next year to see if The Seven Deaths of Evelyn Hardcastle makes the Edgar shortlist.


09/05/2018

Le premier Age d'Or

Dans son oeuvre-maîtresse (hautement contestable sur bien des points mais sans rival sérieux à ce jour - quand-est-ce qu'on le traduit?) Bloody Murder, l'historien et critique Julian Symons distingue non pas un, mais deux Ages d'or du roman policier. Il y a bien sûr celui que nous connaissons tous et qui correspond à peu près à l'entre-deux-guerres, mais il  n'est en fait que le second, le premier occupant lui les deux ou trois décennies précédant la Grande Guerre. Ces deux "Golden Ages" ont des points communs, mais se différencient également par certaines caractéristiques qui font qu'on ne peut les fondre en un seul. Tous deux exaltent la figure du Grand Détective et placent l'énigme au centre du genre; ils divergent néanmoins sur les objectifs, ainsi que sur la nature des énigmes à résoudre.

Pour les auteurs de la première période, l'histoire policière est avant tout démonstration. Le Grand Détective est un logicien, et les mystères auxquels il est confronté sont avant tout conçus pour mettre en valeur ses capacités d'observation et de raisonnement. Le lecteur n'est ni un adversaire ni un partenaire, mais un témoin passif dont la seule réaction attendue est de s'extasier devant l'intellect du limier; il n'est pas question de le surprendre ni de le duper. On ne cherche pas non plus la surenchère dans le spectaculaire ni le macabre. Le meurtre n'est pas le crime privilégié qu'il deviendra par la suite; on enquête aussi bien sur des vols, des disparitions ou tout autre événement intriguant. Surtout, le format de référence n'est pas le roman mais la nouvelle, qui se prête mieux il est vrai à cette conception de l'intrigue policière comme exposé. Certains Grands Détectives de la période comme Martin Hewitt ou le Père Brown n'apparaissent que dans des textes courts. Les quelques romans notables de la période sont eux aussi très différents du modèle qui prévaudra plus tard, notamment quant à la gestion de cette question pas encore cruciale, mais qui le deviendra, du whodunit. Ainsi, le roman de A.E.W. Mason Le Trésor de la Villa Rose révèle l'identité du coupable à mi-chemin. Dans d'autres romans à la conception plus "moderne" comme The Eye of Osiris de R. Austin Freeman le coupable est relativement facile à désigner, faute d'un pool de suspects suffisamment étendu. Freeman s'intéresse du reste davantage au "comment" - comment l'assassin a procédé, comment il sera démasqué - ainsi qu'à l'histoire d'amour entre le narrateur et la fille de la victime: les auteurs du premier Age d'or ne conçoivent en effet pas leurs oeuvres comme des puzzles abstraits ou désincarnés, mais les ancrent dans une réalité sociale et psychologique sans doute superficielle mais réelle. 

Et enfin E.C. Bentley vint. L'Affaire Manderson est peu connu en France malgré de nombreuses éditions et l'enthousiasme de critiques aussi pointus que Igor B. Maslowski, Maurice-Bernard Endrèbe ou François Rivière. C'est pourtant un livre capital, qui se situe à la charnière chronologique et stylistique des deux Ages d'or. Paru en 1913, il est conçu au départ comme une parodie du tout jeune genre qu'est la detective story. Philip Trent est un Grand Détective tout ce qu'il y a de plus orthodoxe: il observe et il déduit. Le problème, c'est qu'il déduit mal - il se trompe de coupable. Et qu'il tombe amoureux. Du jamais vu ou presque. Et en plus de balader son détective, Bentley balade aussi le lecteur qui a peu de chances de deviner, encore moins déduire, la vérité avant qu'il ne la révèle. L'Affaire Manderson n'est pas le premier roman d'énigme moderne; il a eu des prédécesseurs comme Le Mystère d'un Hansom Cab de Fergus Hume, Le Grand Mystère du Bow de Israël Zangwill ou en France Gaston Leroux et sa Chambre jaune, mais lui va faire souche, du moins dans les pays anglo-saxons. Insensiblement le detective novel (car désormais ce sera principalement un roman) vient de se transmuer en quelque chose de tout à fait différent: un miroir aux alouettes où l'auteur "joue" avec le lecteur dans tous les sens du terme. Le second Age d'or - le vrai pour beaucoup - va pouvoir commencer. 

Trop de policiers/Too Many Mysteries

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La fiction policière souffre de nos jours d'un problème paradoxal: elle est trop populaire et du coup elle ne l'est plus. Vous ne comprenez rien? Ce n'est pas grave, je m'explique.

Personne je pense ne niera que nous traversons actuellement un âge d'or du genre, peut-être pas en termes de qualité (même si beaucoup pensent que c'est le cas) mais certainement de visibilité et de rentabilité. Le polar est partout: il cartonne en librairie et au cinéma, et il est la providence des programmateurs télé en mal d'imagination. Mieux, il attire l'attention des milieux académiques et universitaires, et permet à des auteurs étrangers au genre de renouveler leur inspiration ou de s'offrir un succès à peu de frais. C'en est au point que d'aucuns se demandent si le genre n'est pas voué à prendre la place de la littérature dite générale comme genre culturellement dominant. Bref, le crime paye et bien.

Et c'est extrêmement regrettable.

Je vous rassure tout de suite: je ne vais pas vous la jouer au puriste qui rejette par principe tout succès public hors du fandom. Je n'ai aucun problème avec le fait que les livres se vendent, que les films se fassent, que les séries soient diffusées. Ce qui m'embête c'est que dans trop de cas le sentiment qui s'impose est que la fiction policière est devenue au mieux un prétexte, au pire une solution de facilité et que cela se ressent dans le produit final, surtout dans le domaine qui importe le plus: l'intrigue.

Pour beaucoup dont votre serviteur, un roman policier repose sur un mystère à résoudre, et ce mystère doit valoir le déplacement. Je ne parle pas nécessairement d'un crime en chambre close ou d'une série de crimes bien sanglants, mais simplement de poser une question suffisamment complexe pour que la réponse présente un intérêt - et ne soit pas immédiatement devinable par un enfant de six ans. Autant le dire tout de suite: la grande majorité des fictions policières contemporaines ne remplissent pas ces conditions. Le problème se limite généralement à "Qui a tué Machin-chose?" et la solution est soit prévisible pour qui connaît les conventions (clichés?) du genre, soit tirée d'un chapeau à la dernière minute. On me répondra que souvent ce n'est souvent pas ce qui intéresse en priorité les auteurs, que je suis trop difficile et patati et patata, ce à quoi je rétorquerai que je me demande bien pourquoi "faire du polar" si on en ignore/minore les fondamentaux et que mes attentes sont, ou devraient être, celles de tout amateur un peu exigeant. Or, et nous touchons là au problème que j'évoquais au début de cet article sous forme de paradoxe chestertonien: la fiction policière actuelle s'est coupée de ses racines en attirant à elle des gens qu'elle n'intéresse que comme support ou comme passe-temps un peu plus stimulant que le sudoku, et du coup elle n'avance plus ni ne régresse: elle fait du sur-place. 

Le danger est qu'à terme la fiction policière en vienne à être perçue comme un refuge, un genre académique ou l'équivalent littéraire du fast-food et que d'autres genres plus "pointus" lui volent la vedette. Il est ainsi désormais très bien porté dans les milieux branchés de lire de la SF, et certains auteurs commencent d'être légitimés comme ce fut le cas dans les années 80 pour le "polar" quand des gens comme Elmore Leonard ou P.D. James faisaient la une de Newsweek et s'invitaient chez Pivot. On connait la suite.

Que faire alors? Je l'avoue en toute honnêteté: je n'en sais rien. J'ai bien des propositions - revenir aux sources, arrêter de rechercher l'approbation du Landernau, retrouver une mentalité d'artisan - mais dans le contexte actuel elles reviennent à uriner dans un instrument à cordes. Une chose est sûre: la bulle finira par exploser, parce qu'elle le doit si le genre veut survivre. Encore un paradoxe.



The problem with modern crime fiction is that it's too popular and yet not popular enough. Don't get it? No worry, I'll explain shortly.

There's no denying that our time is some kind of a Golden Age for crime fiction, not necessarily in terms of quality (though some insist it is) but certainly of visibility and rentability. Crime fiction is everywhere from bookstores to movies to television. It has finally won the approval of academics and even attracts prestigious visitors who find in it either a new inspiration or a guarantee of easy success. So ubiquitous is it that some seriously envision that it might displace so-called "literary" fiction as the culturally dominant genre. You've come a long way, baby.

Alas.

Don't get me wrong: I'm not going to play the purist for whom anything that is successful outside the fandom is inherently suspect. I'm quite glad that crime novels sell, crime movies make money and crime TV series are binge-watched. What bugs me is that all too often you get the feeling that the genre has become at best a pretext, at worst an easy way to get some cash or recognition, and that it increasingly shows, especially in the area of most concern: plotting.

Many people including yours truly think the purpose of a mystery is to tell of, well, mysterious events and that said events must be worth the price of admission. I'm not saying that every mystery novel must have an impossible crime or a series of bloody murders, just that it must ask a question that is complex enough for the answer to be interesting and not obvious to your six-year-old kid. Sad to say but most modern mystery fiction doesn't live up to these basic standards. The puzzle nine times out of ten consists simply of "Who Killed X?" and the solution either is easy to guess for anyone even remotely familiar with the tropes and clichés of the genre, or pulled out of a hat at the last minute. Some will say that most writers don't see the puzzle as their priority and/or that I'm too finicky, to which I'll reply that I wonder why you write about something that doesn't interest you and that my standards are those of any reasonably demanding connoisseur. We're here getting back at the chestertonian paradox that opened this article: Modern crime fiction cut itself out of its roots by seeking to attract people whom it interests only as a vehicle or as entertainment, and as a result it no longer moves forwards or backwards; it only stagnates.

The danger on the long term is that crime fiction comes to be seen as a refuge of unimaginative writers or the literary equivalent of junk food and gets superseded by "edgier" genres. Hipsters these days increasingly admit to like Sci-Fi and some SF writers are enjoying critical reappraisal and legitimation, much like crime writers like PD James or Elmore Leonard did in the Eighties. You know how it ended.

So what are we to do? I honestly don't know. The few answers I have  - getting back to basics, stopping seeking people's approval, seeing oneselves as artisans rather than artists - are inaudible in the current context. One thing is for sure: The bubble will burst because it must if the genre is to survive - and yes that's another paradox. 

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