09/05/2018

Le premier Age d'Or

Dans son oeuvre-maîtresse (hautement contestable sur bien des points mais sans rival sérieux à ce jour - quand-est-ce qu'on le traduit?) Bloody Murder, l'historien et critique Julian Symons distingue non pas un, mais deux Ages d'or du roman policier. Il y a bien sûr celui que nous connaissons tous et qui correspond à peu près à l'entre-deux-guerres, mais il  n'est en fait que le second, le premier occupant lui les deux ou trois décennies précédant la Grande Guerre. Ces deux "Golden Ages" ont des points communs, mais se différencient également par certaines caractéristiques qui font qu'on ne peut les fondre en un seul. Tous deux exaltent la figure du Grand Détective et placent l'énigme au centre du genre; ils divergent néanmoins sur les objectifs, ainsi que sur la nature des énigmes à résoudre.

Pour les auteurs de la première période, l'histoire policière est avant tout démonstration. Le Grand Détective est un logicien, et les mystères auxquels il est confronté sont avant tout conçus pour mettre en valeur ses capacités d'observation et de raisonnement. Le lecteur n'est ni un adversaire ni un partenaire, mais un témoin passif dont la seule réaction attendue est de s'extasier devant l'intellect du limier; il n'est pas question de le surprendre ni de le duper. On ne cherche pas non plus la surenchère dans le spectaculaire ni le macabre. Le meurtre n'est pas le crime privilégié qu'il deviendra par la suite; on enquête aussi bien sur des vols, des disparitions ou tout autre événement intriguant. Surtout, le format de référence n'est pas le roman mais la nouvelle, qui se prête mieux il est vrai à cette conception de l'intrigue policière comme exposé. Certains Grands Détectives de la période comme Martin Hewitt ou le Père Brown n'apparaissent que dans des textes courts. Les quelques romans notables de la période sont eux aussi très différents du modèle qui prévaudra plus tard, notamment quant à la gestion de cette question pas encore cruciale, mais qui le deviendra, du whodunit. Ainsi, le roman de A.E.W. Mason Le Trésor de la Villa Rose révèle l'identité du coupable à mi-chemin. Dans d'autres romans à la conception plus "moderne" comme The Eye of Osiris de R. Austin Freeman le coupable est relativement facile à désigner, faute d'un pool de suspects suffisamment étendu. Freeman s'intéresse du reste davantage au "comment" - comment l'assassin a procédé, comment il sera démasqué - ainsi qu'à l'histoire d'amour entre le narrateur et la fille de la victime: les auteurs du premier Age d'or ne conçoivent en effet pas leurs oeuvres comme des puzzles abstraits ou désincarnés, mais les ancrent dans une réalité sociale et psychologique sans doute superficielle mais réelle. 

Et enfin E.C. Bentley vint. L'Affaire Manderson est peu connu en France malgré de nombreuses éditions et l'enthousiasme de critiques aussi pointus que Igor B. Maslowski, Maurice-Bernard Endrèbe ou François Rivière. C'est pourtant un livre capital, qui se situe à la charnière chronologique et stylistique des deux Ages d'or. Paru en 1913, il est conçu au départ comme une parodie du tout jeune genre qu'est la detective story. Philip Trent est un Grand Détective tout ce qu'il y a de plus orthodoxe: il observe et il déduit. Le problème, c'est qu'il déduit mal - il se trompe de coupable. Et qu'il tombe amoureux. Du jamais vu ou presque. Et en plus de balader son détective, Bentley balade aussi le lecteur qui a peu de chances de deviner, encore moins déduire, la vérité avant qu'il ne la révèle. L'Affaire Manderson n'est pas le premier roman d'énigme moderne; il a eu des prédécesseurs comme Le Mystère d'un Hansom Cab de Fergus Hume, Le Grand Mystère du Bow de Israël Zangwill ou en France Gaston Leroux et sa Chambre jaune, mais lui va faire souche, du moins dans les pays anglo-saxons. Insensiblement le detective novel (car désormais ce sera principalement un roman) vient de se transmuer en quelque chose de tout à fait différent: un miroir aux alouettes où l'auteur "joue" avec le lecteur dans tous les sens du terme. Le second Age d'or - le vrai pour beaucoup - va pouvoir commencer. 

Trop de policiers/Too Many Mysteries

This article is bilingual. Please scroll down for the English version.

La fiction policière souffre de nos jours d'un problème paradoxal: elle est trop populaire et du coup elle ne l'est plus. Vous ne comprenez rien? Ce n'est pas grave, je m'explique.

Personne je pense ne niera que nous traversons actuellement un âge d'or du genre, peut-être pas en termes de qualité (même si beaucoup pensent que c'est le cas) mais certainement de visibilité et de rentabilité. Le polar est partout: il cartonne en librairie et au cinéma, et il est la providence des programmateurs télé en mal d'imagination. Mieux, il attire l'attention des milieux académiques et universitaires, et permet à des auteurs étrangers au genre de renouveler leur inspiration ou de s'offrir un succès à peu de frais. C'en est au point que d'aucuns se demandent si le genre n'est pas voué à prendre la place de la littérature dite générale comme genre culturellement dominant. Bref, le crime paye et bien.

Et c'est extrêmement regrettable.

Je vous rassure tout de suite: je ne vais pas vous la jouer au puriste qui rejette par principe tout succès public hors du fandom. Je n'ai aucun problème avec le fait que les livres se vendent, que les films se fassent, que les séries soient diffusées. Ce qui m'embête c'est que dans trop de cas le sentiment qui s'impose est que la fiction policière est devenue au mieux un prétexte, au pire une solution de facilité et que cela se ressent dans le produit final, surtout dans le domaine qui importe le plus: l'intrigue.

Pour beaucoup dont votre serviteur, un roman policier repose sur un mystère à résoudre, et ce mystère doit valoir le déplacement. Je ne parle pas nécessairement d'un crime en chambre close ou d'une série de crimes bien sanglants, mais simplement de poser une question suffisamment complexe pour que la réponse présente un intérêt - et ne soit pas immédiatement devinable par un enfant de six ans. Autant le dire tout de suite: la grande majorité des fictions policières contemporaines ne remplissent pas ces conditions. Le problème se limite généralement à "Qui a tué Machin-chose?" et la solution est soit prévisible pour qui connaît les conventions (clichés?) du genre, soit tirée d'un chapeau à la dernière minute. On me répondra que souvent ce n'est souvent pas ce qui intéresse en priorité les auteurs, que je suis trop difficile et patati et patata, ce à quoi je rétorquerai que je me demande bien pourquoi "faire du polar" si on en ignore/minore les fondamentaux et que mes attentes sont, ou devraient être, celles de tout amateur un peu exigeant. Or, et nous touchons là au problème que j'évoquais au début de cet article sous forme de paradoxe chestertonien: la fiction policière actuelle s'est coupée de ses racines en attirant à elle des gens qu'elle n'intéresse que comme support ou comme passe-temps un peu plus stimulant que le sudoku, et du coup elle n'avance plus ni ne régresse: elle fait du sur-place. 

Le danger est qu'à terme la fiction policière en vienne à être perçue comme un refuge, un genre académique ou l'équivalent littéraire du fast-food et que d'autres genres plus "pointus" lui volent la vedette. Il est ainsi désormais très bien porté dans les milieux branchés de lire de la SF, et certains auteurs commencent d'être légitimés comme ce fut le cas dans les années 80 pour le "polar" quand des gens comme Elmore Leonard ou P.D. James faisaient la une de Newsweek et s'invitaient chez Pivot. On connait la suite.

Que faire alors? Je l'avoue en toute honnêteté: je n'en sais rien. J'ai bien des propositions - revenir aux sources, arrêter de rechercher l'approbation du Landernau, retrouver une mentalité d'artisan - mais dans le contexte actuel elles reviennent à uriner dans un instrument à cordes. Une chose est sûre: la bulle finira par exploser, parce qu'elle le doit si le genre veut survivre. Encore un paradoxe.



The problem with modern crime fiction is that it's too popular and yet not popular enough. Don't get it? No worry, I'll explain shortly.

There's no denying that our time is some kind of a Golden Age for crime fiction, not necessarily in terms of quality (though some insist it is) but certainly of visibility and rentability. Crime fiction is everywhere from bookstores to movies to television. It has finally won the approval of academics and even attracts prestigious visitors who find in it either a new inspiration or a guarantee of easy success. So ubiquitous is it that some seriously envision that it might displace so-called "literary" fiction as the culturally dominant genre. You've come a long way, baby.

Alas.

Don't get me wrong: I'm not going to play the purist for whom anything that is successful outside the fandom is inherently suspect. I'm quite glad that crime novels sell, crime movies make money and crime TV series are binge-watched. What bugs me is that all too often you get the feeling that the genre has become at best a pretext, at worst an easy way to get some cash or recognition, and that it increasingly shows, especially in the area of most concern: plotting.

Many people including yours truly think the purpose of a mystery is to tell of, well, mysterious events and that said events must be worth the price of admission. I'm not saying that every mystery novel must have an impossible crime or a series of bloody murders, just that it must ask a question that is complex enough for the answer to be interesting and not obvious to your six-year-old kid. Sad to say but most modern mystery fiction doesn't live up to these basic standards. The puzzle nine times out of ten consists simply of "Who Killed X?" and the solution either is easy to guess for anyone even remotely familiar with the tropes and clichés of the genre, or pulled out of a hat at the last minute. Some will say that most writers don't see the puzzle as their priority and/or that I'm too finicky, to which I'll reply that I wonder why you write about something that doesn't interest you and that my standards are those of any reasonably demanding connoisseur. We're here getting back at the chestertonian paradox that opened this article: Modern crime fiction cut itself out of its roots by seeking to attract people whom it interests only as a vehicle or as entertainment, and as a result it no longer moves forwards or backwards; it only stagnates.

The danger on the long term is that crime fiction comes to be seen as a refuge of unimaginative writers or the literary equivalent of junk food and gets superseded by "edgier" genres. Hipsters these days increasingly admit to like Sci-Fi and some SF writers are enjoying critical reappraisal and legitimation, much like crime writers like PD James or Elmore Leonard did in the Eighties. You know how it ended.

So what are we to do? I honestly don't know. The few answers I have  - getting back to basics, stopping seeking people's approval, seeing oneselves as artisans rather than artists - are inaudible in the current context. One thing is for sure: The bubble will burst because it must if the genre is to survive - and yes that's another paradox. 

06/05/2018

Voyage autour d'une chambre... jaune/Inside the Yellow Room

This post is bilingual, please scroll down for the English version.

Dire du Mystère de la Chambre jaune que c'est un livre sous-estimé peut paraître ridicule. Il fut en effet salué comme un classique dès sa parution, fut filmé plusieurs fois et fit le tour du monde, sa gloire culminant avec une troisième place au classement des meilleurs mystères de chambre close jamais écrits dressé par un aréopage de critiques anglo-saxons. Comment un livre au succès aussi foudroyant peut-il être sous-estimé? Cela défie le sens commun. Et pourtant...

Le peu d'intérêt critique chez nous pour le roman d'énigme explique sans doute que peu d'historiens se soient penchés sur le rôle du livre de Leroux dans le développement du genre. Pour beaucoup, il n'est rien de plus qu'un trophée que l'on brandit ponctuellement afin de montrer que, oui, les Français ne sont pas des nains et sont parfaitement capables de rivaliser avec leurs collègues anglo-saxons quand ils le veulent bien. La dimension "accidentelle" du chef-d'oeuvre, sans précédent ni suite dans l'oeuvre de son auteur, est souvent mise en avant. D'autres enfin se montrent gênés, voire réticents devant ce classique si peu... classique fortement ancré dans la littérature populaire de son époque, pour le meilleur comme pour le pire. Peu en tout cas y voient un tournant dans l'histoire de la littérature policière. 

Replaçons le livre dans son contexte. Le roman policier français est en 1907 un genre récent, peu codifié et qui n'a même pas de nom universellement accepté. Ses contours sont flous et il n'a pas la rigueur mathématique, ou supposé telle, de son cousin anglais. Il reste largement tributaire de ses origines feuilletonesques et balzaciennes: les détectives - qui n'ont rien de "grand" - sont le plus souvent issus de la police officielle, les intrigues compliquées mais non complexes, l'étude de milieu et de caractère prime et le mélodrame n'est jamais loin. Bref, on n'a pas beaucoup avancé depuis Gaboriau. On sait qu'un autre modèle existe (Collins, Green et Doyle sont traduits de bonne heure) mais l'école française fait - déjà - de la résistance. 
Gaston Leroux

Le génie de Leroux est de rompre avec les vieux schémas et d'importer le modèle anglo-saxon pour l'adapter au goût français et donc écrire le premier véritable roman d'énigme de notre littérature. Pour la première fois en effet s'opère la synthèse qui sera celle de l'Age d'or du genre deux décennies plus tard. Le Grand Détective (Rouletabille) vient par le seul usage de la raison à bout d'un mystère apparemment insoluble et désigne un coupable parfaitement inattendu, le tout dans une perspective essentiellement ludique et si j'ose dire, "interactive": l'auteur ne cache au rien au lecteur, lui fournit tous les indices et l'invite à résoudre le problème avant le détective. 

Le livre n'est certes pas sans défauts, qui n'en étaient d'ailleurs pas à l'époque; le ton emphatique, le comportement parfois peu crédible des personnages et le mobile de l'assassin fleurent bon leur roman-feuilleton. C'est sur ces scories que se focalisent souvent les critiques du livre, surtout dans les pays anglo-saxons habitués à une prose plus mesurée. Un autre problème est que Leroux s'avéra incapable d'exploiter et de systématiser ses découvertes. Le roman suivant, Le Parfum de la Dame en noir, est notoirement beaucoup moins réussi et Leroux se désintéressa ensuite du genre, transformant Rouletabille en aventurier qu'il expédiera aux quatre coins du globe pour des aventures qui n'auront plus rien, ou alors très peu, de policier. La suite, on le connait: c'est un autre auteur au nom de couleur, un certain Maurice Leblanc, qui deviendra la figure tutélaire du roman policier français et l'orientera dans une toute autre direction.
Un succès international

Mais par un phénomène assez unique de retour à l'envoyeur, c'est dans les pays anglo-saxons que cette "imitation de l'anglais" allait avoir sa plus longue postérité. Le livre de Leroux est en effet rapidement traduit et obtient un énorme succès outre-Manche et surtout outre-Atlantique. Les futurs ténors du "Golden Age", à commencer par Agatha Christie et - on s'en doutait - John Dickson Carr le lisent et retiennent la leçon. Le triomphe ne s'arrête pas là, car La Chambre jaune se décline bientôt dans pratiquement toutes les langues et devient, et reste encore à ce jour, le roman policier français le plus lu et le plus connu dans le monde - et le seul qui ait changé à jamais la face du genre. 








To say that The Mystery of the Yellow Room is underrated can seem rather counter-intuitive. We're talking after all of a book that was almost instantly hailed as a classic, enjoyed many movie adaptations and became a worldwide sensation, even hitting third place in a ranking of the best impossible crime novels compiled eighty years after its first publication. How could such a commercially and critically successful blockbuster ever be underrated? It doesn't make sense - and yet...
Philippe Ogouz as Rouletabille

French scholars's lack of interest in the traditional detective novel may explain why so few of them ever cared about the book's role in the shaping and development of the genre. Most regard it as a trophy to be paraded every time the need arises to remind the world that French crime writers can do it just as well as their "Anglo-Saxon" colleagues when they consent to. Some point to the "accidental" nature of the book, as Leroux never wrote anything of the same kind and/or in the same league either before or after it. Still others express discomfort at the book's roots in and debt to French popular fiction of the time, for better and for worse. Very few see it for what it is: a turning point in the history of the genre. 

A little context is necessary here. French roman policier is in 1905 a still recent genre with few rules and not even a consensual name. Its features are not fixed and it lacks the alleged mathematical rigour of its English cousin, remaining true to its feuilletonesque and balzacian origins: most of the detectives, rarely "great" in the modern sense, belong to the police force, the plots are more complicated than complex and take a back seat to the study of milieu and character, often with strongly melodramatic overtones; there is no or little attempt made at fooling the reader. In brief not much has changed since Gaboriau's heyday, despite the works of Collins, Green, Doyle being available and pointing to another way of doing crime fiction. Then as always, the French school wanted to do things its own way.
1930 movie adaptation

Leroux's genius lies in breaking up with the tradition and importing the "Anglo-Saxon" model and adapting it to the local taste; in so doing he wrote the first modern French detective novel. For the first time in French fiction and elsewhere for that matter is achieved the synthesis that would be associated with the Golden Age twenty years later: The Great Detective (Rouletabille) uses his brains to solve a mystery that baffled everyone else, and unmasks a totally unexpected guilty party, with the book also working as a game as the author gives the reader all the clues needed to arrive at the solution and challenges them to solve the mystery before the detective. Revolutionary, isn't it?


This is not to say that the book is without flaws - it has a plenty of them, though not seen as such at the time: the emphatic writing, the characters's at times credulity-stretching behaviour and the backstory for the crime are straight from a roman-feuilleton. Critics of the book tend to focus on those, especially in English-speaking countries where Leroux's brand of florid prose and wild plotting is not common and frowned upon. Another, more serious, problem is that Leroux failed to replicate and systematize his achievement. His next Rouletabille novel was a disappointment and Leroux then lost interest in detective stories, turning his character into an adventurer to be sent to the four corners of the world. As a result, it was up to another colour-named writer, Maurice Leblanc, to take up the mantle and become the founding father of modern French crime fiction, moving it in another direction altogether.
Maurice Leblanc, the "Usurper"

Yet a curious and unprecedented "return to sender" phenomenon resulted in the book achieving its greatest and longest-lasting success and posterity with those it had tried so hard to imitate - English-speaking crime writers. It didn't take long for Yellow Room to cross the Channel then the Atlantic and make converts there. The soon-to-be Golden Age masters read it and learnt from it, starting with Agatha Christie and of course John Dickson Carr who would brand it "the best detective novel ever written". One century after its first publication it is no exaggeration to say that it is and is likely to remain in the foreseeable future the best-selling and most read French crime novel of all time - and the only one that changed the course of the genre's history forever. 

01/05/2018

Danger: Caractérisation/The Baal of Characterization

This post is bilingual. Please scroll down for the English version.

Le roman policier et la psychologie ont toujours eu une relation compliquée, liée à la nature particulière du genre et à la difficulté qui s'ensuit de trouver un équilibre entre intrigue et personnages, difficulté accrue par l'impossibilité apparente de tout consensus sur ce que doit être cet équilibre.

Le roman de mystère - empruntons à Pierre Véry ce terme beaucoup plus précis et évocateur - est une machine de précision qui s'appuie sur l'intrigue comme aucun autre genre. Il pose un problème et le résout, en espérant mystifier le lecteur. Cela veut dire que tout élément de la fiction est assujetti à cette fin, comme la roue d'un engrenage - et cela inclut les personnages, dont la liberté est fortement contrainte. Cette particularité du genre a suffi à certain pour le disqualifier en tant que "vraie" littérature, arguant que dans celle-ci les personnages font avancer l'intrigue, pas l'inverse; je ne suis pas d'accord mais ce n'est pas le propos de cet article. Nous avons là le premier problème. Le deuxième est qu'une trop grande exploration de la psyché des personnages peut gripper la machine narrative et/ou la faire basculer dans le roman-roman, la frontière entre les deux genres étant particulièrement poreuse. Le troisième enfin, est que les lecteurs eux-mêmes sont en désaccord sur la part qui doit revenir à l'intrigue et aux personnages; la majorité en tient actuellement pour les seconds, mais on trouve encore de fervents défenseurs de la première. Aux auteurs de se débrouiller avec ça.

Chaque époque a eu sa manière de résoudre le problème. Longtemps, elle consista à se focaliser sur l'intrigue et à réduire la psychologie à la portion congrue; ces dernières décennies ont vu en revanche un mouvement contraire, sous les applaudissements des critiques spécialisés qui ne sont jamais plus heureux que lorsque le genre se dissout dans la "grande littérature". Un juste milieu est pourtant possible, et a souvent été atteint par les grands auteurs. L'Age d'or de ce point de vue est sans doute la décennie qui suit la fin de la Seconde Guerre Mondiale, quand l'écroulement des règles qui l'avaient entravé jusque là permit au genre d'explorer de nouvelles frontières. Ce fut la grande époque de ce que l'on a appelé le "suspense psychologique" dont le nom même se passe de commentaire. Des auteurs comme Patrick Quentin, Margaret Millar, Mildred Davis approfondissaient les caractères de leurs personnages sans rien sacrifier à la construction de l'intrigue. Le roman d'énigme n'était pas en reste avec une évolution imprimée avant-guerre par le cycle dit "de Wrightsville" de Ellery Queen, les derniers romans de Dorothy L. Sayers ou même - eh oui - Agatha Christie avec des romans comme "Je ne suis pas coupable", "Cinq petits cochons" ou "Le Vallon". La période se termina abruptement avec l'arrivée sur le marché du roman d'espionnage et du thriller qui, certes, ne s'embarrassaient pas de ce genre de considération.

Quid du roman de mystère contemporain, me direz-vous? N'a-t-il pas atteint une profondeur psychologique sans précédent dans l'histoire du genre, au point d'être finalement pris au sérieux par les Literati? Ma réponse sera mi-figue mi-raisin. Il ne fait aucun doute que certains romans contemporains vont plus loin dans l'analyse que la plupart de leurs prédécesseurs, et ce même parfois tout en conservant une intrigue forte. Des noms comme Thomas H. Cook ou Minette Walters (qui a hélas abandonné le genre...) viennent à l'esprit. Mais bon nombre aussi succombent à un travers qui accompagne la fiction criminelle depuis ses origines: la sur-caractérisation. J'entends par là l'illusion qui consiste à croire qu'empiler les idiosyncrasies et les problèmes en tous genres suffit à donner de l'épaisseur à un personnage. Cette approche nous a donné la plupart des "détectives à tics" du roman d'énigme classique; elle nous donne aujourd'hui le "flic à problème" du roman noir. Dans ce domaine à mon avis, moins vaut mieux que trop: le détective idéal est pour moi une présence plutôt qu'une personne. Sans aller trop loin toutefois dans la désincarnation, de peur d'aboutir au travers inverse, représenté par exemple par un Nigel Strangeways qui reste une énigme pour le lecteur de sa première enquête à la dernière...

Dans le roman de mystère comme dans tout autre genre, la psychologie est fondamentale, même sous sa forme la plus élémentaire - mais elle peut par contre se révéler un piège mortel pour l'auteur qui ne sait pas jongler. Ce n'est pas pour rien que Edmund Crispin mettait malicieusement en garde contre "Le Baal de la Caractérisation".


Crime fiction and characterization have always had a rocky relationship, because of the genre's peculiar nature and the resulting difficulty in achieving a right balance between character and plot, said difficulty being worsened by the apparent impossibility of ever finding what that "right balance" should be.

A mystery novel - let's call it that way, as it is the kind of crime fiction we're discussing here - is a perfect machinery relying on plot like no other genre. A puzzle is given then solved, hopefully to the reader's complete bafflement. This means that every other element of the book is subservient to that end, including characters themselves whose freedom is extremely constrained. This led some thinkers to deny the genre any pretence to literary greatness, since according to them a "real" novel has characters driving the plot, not the other way. Needless to say that I don't agree but this is not the subject here. We have thus our first problem. The second one is that too great an emphasis on character can throw sand in the machinery and/or turn the book into a standard "literary" novel - the borders between the genres being extremely porous. Third and final, readers themselves don't seem to agree on whether character or plot should have the upper hand; a strong majority today supports the former but you can still find many advocating for the latter. It's then up to authors to make something out of the mess. 

Every era found its own way to deal with this, first by making plot paramount and character secondary or even tertiary then in the last two decades reversing the priorities much to the critics's delight (critics are never happier than when genre fiction gets closer and closer to "literary" fare) It is still possible to find the right balance, and the great mystery writers of the past have often struck it. Maybe the Golden Age for that approach was the decade after WW2 when the genre broke free from its self-imposed rules and went on to conquer new territories. Authors like Patrick Quentin, Margaret Millar or Mildred Davis to name just a few went deeper in the study of the human psyche without ever losing the plot, so to speak. The traditional mystery was not left behind, having actually led the way before the war with groundbreaking works such as Ellery Queen's "Wrightsville" cycle, Dorothy Sayers's later works or - no kidding - some novels by Agatha Christie such as Sad Cypress, Five Little Pigs or The Hollow. Sadly the parenthesis ended with the advent of the spy novel and thrillers in general that admittedly didn't bother with such trifles.

What then of the contemporary crime novel, you'll ask? Didn't it achieve a depth of characterization unprecedented in the history of the genre, leading it to equally unprecedented literary recognition? Well I'm of two minds on the issue. There's no denying some modern crime writers go deeper in its characters's heads than their predecessors, even at times adding a good plot to the mix: names like Thomas H. Cook or Minette Walters (who sadly gave up on the genre) come to mind. On the other hand I can think of many who fall victim to a trap that has been with the genre since its beginnings, Over-Characterization. I call thus the error that consists in thinking you're making a character richer by saddling them with every quirk or trouble you can find. It resulted in the "Quirky Detective" often associated with the Golden Age of Detective Fiction and now results in the "Troubled Cop" dear to noir writers and TV executives. My own take is that in this case less is better than more: the ideal character to me is more of a presence than a person. Beware however not to go too far in the opposite direction or you risk find yourself with a riddle of a character à la Nigel Strangeways about whom little is learnt over all his career.

Characterization is fondamental to mystery fiction as it is to any other genre, even in the most elementary fashion - but it can be a killing jar for writers who don't tread carefully. Not for nothing did Edmund Crispin warn us about the dangers of worshipping "The Baal of Characterization".


30/04/2018

Nouveau départ

Ceux - les pauvres - qui me suivent depuis longtemps se souviennent peut-être de ma tentative de blog en français, Mayhem Parva qui eut deux incarnations, l'une chez Blogger (toujours en ligne) et l'autre chez MSN (perdue corps et bien, même Archive.org n'en conserve aucune trace) sans jamais trouver son public. Du coup j'ai privilégié l'anglais et je ne le regrette pas, car cela m'a permis d'atteindre une audience qui, pour être limitée, excède tout ce que j'aurais pu espérer en me lançant dans l'aventure. Avoir des lecteurs aux States, en Grande-Bretagne mais aussi en Inde et au Japon ça vous caresse l'ego.

Reste que je suis français, que je parle français et que j'aime cette langue. Surtout, je pense qu'il y a un espace pour une autre vision du polar sur la toile francophone et qu'il faut bien que quelqu'un se lance si on veut imprimer le mouvement. J'avais déjà promis voici quelques temps de faire une plus grande place à la langue de Molière sur ce blog, et je n'avais pas tenu ma promesse, faute encore d'une audience suffisante - mais je réalise à présent que c'est à moi d'aller chercher mes lecteurs, et non à eux de venir frapper gentiment à ma porte. Qui plus est, un article en français demande moins de travail (car c'est du travail) que le même en anglais.

La Villa Rose va donc s'élargir à la francophonie, comme on dit. Mais que mes lecteurs anglo-saxons se rassurent, je ne compte pas les abandonner! Je choisirai la langue en fonction de la pertinence du propos, et je serai bilingue pour les sujets qui présentent un intérêt "universel".

Je vous souhaite donc, amis français et francophones, à nouveau la bienvenue sur ce blog en espérant que vous serez nombreux cette fois à lire mes petites chroniques. (Et à les commenter, parce que franchement le nombre de billets sans commentaires sur ce blog est assez déprimant)

Luc 4-24 ou l'exil involontaire de Paul Halter

Je l'avoue d'emblée: je ne suis pas un inconditionnel de Paul Halter. J'entends par là que si je me fais un devoir d'acheter et de lire chacun de ses nouveaux livres, je ne suis pas aussi enthousiaste que la plupart de ses nombreux admirateurs - et j'ai déjà explicité à plusieurs reprises les causes de mes réticences sans qu'il soit besoin que j'y revienne ici. Elles sont du reste sans importance dans le cas qui nous occupe.

Paul Halter fut longtemps un cas d'espèce dans le PPF (Paysage Polardier Francophone) au point que je le qualifiais de "singleton"  dans ma critique, élogieuse d'ailleurs, de sa Toile de Pénélope. En effet, à rebours d'une production nationale largement vouée au noir le plus brut de décoffrage, Halter se spécialisait dans le roman d'énigme dans sa forme la plus radicale et la plus difficile, le crime impossible. Ses références n'étaient pas Jim Thompson et James Ellroy, mais Agatha Christie et surtout John Dickson Carr. Indifférent aux modes, il suivait son chemin de petit bonhomme, soutenu par un lectorat fidèle et hébergé par l'éditeur historique de ses modèles, Le Masque, dont il était l'un des auteurs-vedettes. Alors oui bien sûr, l'establishment le regardait au mieux avec condescendance et au pire avec mépris, et il ne fut jamais finaliste d'aucun Grand Prix de Littérature Policière ou Trophée 813, mais cela ne l'empêcha pas de publier, impavide, son ou ses romans annuels pendant près d'un quart de siècle.

Et puis vint la catastrophe. Le Masque fut racheté par les Editions Jean-Claude Lattès et confié à une dame dont le roman d'énigme n'était pas vraiment la tasse de thé et qui ambitionnait de faire de la maison un Rivages bis (comme si le premier ne suffisait pas...) Adieu donc la collection jaune au profit du grand format, et les auteurs "classiques" furent priés d'aller se faire voir ailleurs. Bonnes ventes obligent, Halter eut droit à un sursis mais les choses se gâtèrent rapidement et les nouveautés devinrent de plus en plus rares, jusqu'à ce Voyageur du passé  qui marqua le divorce. Halter publie depuis en auto-édition. 

L'ironie grinçante de cette histoire c'est qu'au moment où l'édition française lui tournait le dos, Halter avait enfin réussi à faire une (petite, mais certaine) percée sur le marché anglophone grâce aux efforts de l'infatigable John Pugmire. Ses livres étaient traduits en anglais et ses nouvelles paraissaient désormais en exclusivité dans le Ellery Queen Mystery Magazine dont il est pratiquement devenu LE "French writer". L'exploit est d'autant plus remarquable que, comme beaucoup le savent mais peu l'avouent, les trois-quarts de la production polardière nationale sont inexportables - les quelques exceptions étant généralement honnies du milieu parce que trop "commerciales" - et devrait susciter un regain d'intérêt ici. 

Il n'en est rien, bien entendu. Et c'est honteux.

A l'heure où le polar français retrouve enfin la diversité qui était la sienne avant le déferlement du regrettable "néo-polar" il serait bon que Halter retrouve enfin sa place dans le PPF, d'abord parce qu'il le mérite, ensuite parce qu'il est à ce jour le dernier représentant en France d'un genre où notre pays a autrefois brillé et où il pourrait briller encore si les éditeurs et les critiques faisaient preuve d'un poil plus d'ouverture d'esprit (le public est déjà acquis, les auteurs qui se vendent vraiment le prouvent) Le Masque - qui a depuis changé de barreur - renoue lentement avec ses racines, peut-être une réconciliation serait-elle possible? Vous pouvez me traiter de rêveur, mais je ne suis pas le seul - du moins je l'espère. 

28/04/2018

Mary, Jacques et Melville

C'est un fait entendu sauf de quelques contrariens, tous français comme par hasard: la littérature criminelle moderne naquit aux Etats-Unis en 1841 quand un certain Edgar A. Poe publia une nouvelle intitulée Double assassinat dans la rue Morgue dans le Graham's Magazine. Poe, surpris par le succès de cette historiette mais pas homme à laisser perdre une bonne idée, enchaîna avec deux autres enquêtes du Chevalier Dupin puis passa à autre chose. La graine étant plantée, et solidement plantée, on pouvait s'attendre à voir une belle plante émerger. Il n'en fut rien, du moins en terre américaine. Le gros de la floraison se fit ailleurs, en France puis en Grande-Bretagne. 

Non que les auteurs américains fussent complètement inactifs. De jolis bourgeons apparaissaient de temps à autre, généralement sans lendemain, tels que le Out of His Head de Thomas Bailey Aldrich, The Dead Letter de Seeley Regester (probablement le premier roman policier écrit par une femme) mais il faut attendre 1878 et la parution du Crime de la Cinquième Avenue de Anna Katharine Green pour voir apparaître le premier auteur spécialisé et dont l'audience et l'influence dépassent les frontières du pays. Même ainsi la littérature policière américaine reste à la traîne jusqu'à la fin du siècle, incapable qu'elle est de se dépétrer des influences contraires du Dime Novel et de l'école anglaise représentée par Conan Doyle et son Sherlock Holmes.

Les choses commencent à se débloquer dans la première décennie du XXème siècle, avec l'émergence d'un quintet d'auteurs qui, chacun à sa manière, va contribuer à doter le roman criminel local d'une identité propre. Deux d'entre eux, Arthur B. Reeve et Carolyn Wells, n'ont été que peu ou pas traduits en français et je ne m'appesantirai donc pas sur eux dans la mesure où je souhaite m'en tenir à des auteurs et des oeuvres que le lecteur francophone puisse juger sur pièces. Leur influence fut du reste limitée dans le temps et dans la postérité. Il en va tout autrement des trois autres.

Honneur aux dames, commençons avec Mary Roberts Rinehart, qui est peut-être le membre le plus important de notre trio, par sa production et par son héritage. Bien qu'un grand nombre de ses livres aient été publiés chez nous et ce dès 1910, Rinehart reste mal connue en France, dans le sens double qu'elle n'est connue que de quelques amateurs et, souvent, pour de mauvaises raisons. C'est en effet à Rinehart que l'on attribue la maternité du genre dit Had-I-But-Known (HIBK, "Si j'avais su") une forme de suspense destiné en priorité à un public féminin et mettant le plus souvent aux prises une jeune femme contre d'obscures menaces dont la tirera in extremis le bras musculeux de quelque beau ténébreux. Ce genre, beaucoup plus riche et intéressant qu'il n'y paraît de prime abord, a toujours eu mauvaise presse auprès de la critique et Rinehart en tant que première "responsable" eut longtemps droit à ses quolibets. C'est doublement injuste car d'une part Rinehart est loin d'être aussi "guimauve" que ses héritières putatives, et de l'autre sa contribution à la formation d'une littérature policière nationale est indubitable. A contre-courant de ses collègues, Rinehart ne cherche pas à imiter les Anglais, ni au niveau du style ni au niveau des intrigues. On ne trouve pas chez elle de grand détective et le chemin vers la vérité n'est pas un simple jeu de pistes. Surtout, l'accent est mis sur les gens, les personnes impliquées dans le crime et qui sont chez elles les véritables protagonistes au lieu de simples accessoires qu'ils sont chez d'autres. La question centrale devient non pas, Qui a tué? mais Vont-ils s'en sortir? Eh oui braves gens, trente ans avant Cornell Woolrich, Mary a inventé le suspense. Ce n'est pas la seule de ses innovations. Rinehart s'exprime dans un idiome beaucoup plus relâché que ses collègues anglais, le but étant d'abolir la distance entre le lecteur et le narrateur (qui est souvent une narratrice) et on trouve chez elle pour la première fois ce ton direct, sans fioriture, qui est pour beaucoup la marque du polar américain. Enfin, ses intrigues souvent labyrinthiques - les critiques orthodoxes le lui reprochèrent d'ailleurs - rompent avec le schéma crime-enquête-solution hérité de Poe et raffiné par les Anglais. Le héros prend des risques, et parfois des coups. Le roman noir se souviendra de la leçon, sans bien sûr renvoyer l'ascenseur. Un siècle après la parution de L'Escalier en colimaçon, il est intéressant et délicieusement ironique de constater que la progéniture de Rinehart comprend les trois quarts de la production policière américaine et même mondiale; tout le monde lui doit quelque chose, ce qui n'est pas mal du tout pour un auteur que la critique ne cessa de dénoncer pour sa superficialité et ses facilités...

Notre second hôte est plus classique dans la forme, mais son influence est tout aussi déterminante à sa manière. Jacques Futrelle est paradoxalement le plus connu et apprécié des amateurs français grâce aux efforts de Roland Lacourbe, et sans doute celui qui se lit le plus facilement et avec le plus de plaisir aujourd'hui. Sa mort à bord du Titanic est l'une des grandes tragédies de l'histoire de la littérature policière. C'est que la grande force de Futrelle, c'est qu'il est moderne. Si Rinehart anticipe le suspense psychologique et le roman noir, Futrelle annonce lui le roman d'énigme triomphant de l'entre-deux-guerres et s'il opère à première vue en terrain familier - le grand détective qui résout les énigmes les plus tortueuses - il le fait d'une manière qui n'appartient qu'à lui. Son héros, S.F.X. Van Dusen (La Machine à penser pour les intimes) n'intervient pratiquement que sur des cas-limites, souvent des crimes impossibles. A l'heure où le roman-détective cherche à susciter l'admiration pour les prouesses intellectuelles du détective, Futrelle cherche à surprendre et à épater. Chez lui les maisons disparaissent, les voitures aussi, les assassins traversent les murs et ne laissent pas d'empreintes dans la neige... Ce goût du tour de force associé à un mépris souverain pour le réalisme est une caractéristique spécifique du whodunit "à l'américaine" et se retrouvera par la suite chez Ellery Queen, Fredric Brown et surtout John Dickson Carr dont Futrelle est en quelque sorte l'annonciateur. Journaliste, Futrelle écrit comme Rinehart dans une langue simple, quoique non dénuée d'humour. Et il n'hésite pas à expérimenter à l'occasion, là aussi avec des décennies d'avance sur les autres (sa nouvelle The Mystery of Room 666 anticipe un célèbre roman d'Agatha Christie paru vingt-cinq ans plus tard...) 

Terminons avec celui qui est sans doute le moins connu du public français puisqu'il a fallu attendre 2014 pour que son magnum opus soit publié chez nous grâce à l'excellent Jean-Daniel Brèque, hélas dans l'indifférence générale. Melville Davisson Post, puisque c'est lui, est en quelque sorte le patriarche du lot, puisqu'il commence à écrire à la fin du XIXème siècle. Il est aussi le moins "moderne" et ne se rattache à aucune école connue; c'est pourtant un auteur capital et précisément pour cette raison. Il se distingue une première fois en créant un mémorable personnage d'avocat marron, Randolph Mason (Perry lui doit son nom de famille) qui a pour particularité de ne défendre que des accusés coupables et de trouver chaque fois un moyen légal de les tirer d'affaire. Post, qui était lui-même avocat, parlait de ce qu'il connaissait et contribua à faire changer plusieurs lois par ses écrits. Mais c'est à un personnage tout à fait différent qu'il devra sa notoriété et sa place au panthéon des auteurs de romans policiers américains. L'Oncle Abner, puisque c'est lui, évolue dans la Virginie post-coloniale et, armé de sa Bible et de son solide bon sens, démasque les serpents qui grouillent dans son "jardin d'Eden". Outre que Post invente ainsi le polar historique, il crée aussi par la même occasion le premier détective authentiquement américain en ce sens qu'il ne peut exister nulle part ailleurs. Abner peut également être considéré comme une réponse américaine au Père Brown de Chesterton par le caractère "sacré" qu'ils attribuent tous deux à leur "vocation" de détective, même si leurs théologies respectives sont tout à fait différentes. Le statut de Grand Détective de l'Oncle Abner tient davantage à sa forte personnalité qu'aux affaires qu'il débrouille, même si certaines sont très astucieuses. Post n'est en effet pas un virtuose de l'intrigue, étant avant tout un "littéraire" qui soigne son style et consacre une grande attention à ses personnages et à l'évocation du pays où ils évoluent. C'est sans doute le premier auteur américain de fiction criminelle qui entretienne avec son sol un lien aussi puissant, et qui en parle, contrairement à ses collègues plus urbains. Sa postérité se trouve dans ce que l'on pourrait appeler le polar américain "régionaliste", de Phoebe Atwood Taylor à (eh oui) James Lee Burke.

Si ce billet plus long que d'habitude vous a donné envie de vous plonger dans les oeuvres de ces trois auteurs disponibles en français et, pour ceux qui parlent la langue du Barde, de poursuivre avec celles encore inédites; si, surtout, il donne des idées à un ou des éventuels éditeurs qui passeraient par là (je suis d'un naturel optimiste) alors le plaisir que j'ai eu à l'écrire se doublera de celui d'avoir été utile. 

Archives du blog